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Pour une reconnaissance du travail domestique en Malaisie

Source (Aliran): 131000 people demand that Malaysia recognises domestic work as work

Selon Irène Fernandez (prix nobel alternatif), une politique sur les travailleurs domestiques non guidée par le respect des droits humains ne fera que perpétuer une forme d’esclavage institutionnalisé.

L’absence continue d’un système de droits humains pour guider les discussions et les politiques concernant le recrutement et l’emploi des travailleurs domestiques va seulement perpétuer cette forme d’esclavage institutionnalisée, déclare Irene Fernandez lors de la Journée Internationale des Migrants.

En cette Journée Internationale des Migrants, nous nous souvenons de ces centaines de milliers de femmes immigrées qui élèvent des millions d’enfants malaisiens, s’occupent des personnes âgées, font le ménage chez nous et lavent nos vêtements, font la cuisine et d’innombrables corvées afin que nos vies soient réglées et plus faciles.

En cette Journée des Migrants, nous vous demandons de penser aux 300 000 travailleurs domestiques en Malaisie, des femmes immigrées qui demeurent majoritairement invisibles et qui sont néanmoins indispensables à nos foyers et à notre pays. Nous vous incitions à réfléchir sur les conditions de ces centaines de milliers de femmes qui se trouvent chez nous et ne disposent toujours d’aucune protection, que l’on a dépourvu de leur dignité et de leurs droits fondamentaux, des femmes que l’on qualifie en 2012 de « servantes » d’après la loi malaisienne, qui n’ont même pas droit à un seul jour de repos par semaine pour souffler, qui sont forcées à travailler pendant des mois sans être payées de sorte à ce que les employeurs, les courtiers et les agents puissent profiter de leur labeur, que l’on contrôle et que l’on fait taire car nous ne les reconnaissons pas en tant qu’être humains méritant d’être traités comme nous voudrions être traités par les autres.

En cette Journée International des Migrants, nous nous souvenons de ces 100 travailleurs domestiques que nous avons secourus et qui sont venus vers nous pendant les 10 premiers mois de cette année ; des femmes qui ont fait face à plus de 500 formes de violations entre les mains des employeurs et des agents. Nous nous souvenons aussi des milliers de travailleurs domestiques que Tenaganita a aidés au cours des dernières années et des centaines de milliers d’autres travailleurs qui nous sont toujours inconnus, endurant la violation de leurs droits en silence sous un système et une culture qui ne les traitent même pas comme des travailleurs et qui refusent de reconnaître leur féminité et leur identité en tant qu’être humain.

Les abus contre les travailleurs domestiques ne sont pas des cas isolés

Nous rappelons au gouvernement malaisien qu’il est de son devoir de s’assurer qu’aucune personne ne soit sujette à un traitement inhumain. Les formes d’abus perpétuées à l’encontre des travailleurs domestiques ne sont pas des cas isolés ou de simples coïncidences. Dans les cas dont s’est occupée Tenaganita en 2012, tous les passeports ds travailleurs domestiques avaient été cachés par leurs employeurs, ils n’avaient droit à aucun jour de repos et aucun n’avait signé de contrat avec l’employeur. Beaucoup d’entre eux se sont surmenés et ont été obligés de travailler dans deux endroits différents: chez l’employeur, ainsi qu’à l’extérieur de la maison et plus de 50% des travailleurs domestiques n’ont pas reçu leur salaire mensuel.

Diverses formes de violence ont également été observées dans la plupart de ces cas, 56% des travailleurs domestiques ayant subi des abus physiques et 15% des travailleurs ayant subi des abus sexuels. Dans un pays où la nourriture est pourtant abondante, 35% des travailleurs domestiques que l’on a secourus étaient en état de malnutrition – conséquence directe de la privation de nourriture à proprement parler. Ces formes de violations des droits sont délibérées et intentionnelles. Tous les travailleurs domestiques ont montré des signes d’anxiété mentale et d’incertitude tandis qu’un certain nombre d’entre eux ont montré des signes de dépression. Les enquêtes de Tenaganita révèlent également que près de 50% des travailleurs domestiques recrutés avaient moins de 21 ans, l’âge légal minimum pour que des travailleurs domestiques puissent travailler en Malaisie.

Dans un certain nombre de cas, les employeurs ont fait appel à des agents de recrutement afin de menacer davantage les travailleurs domestiques pour qu’ils restent soumis et qu’ils ne remettent pas en questions les actes de leurs employeurs. Selon nos enquêtes, certains des travailleurs domestiques ont déclaré qu’en arrivant aux bureaux de l’agence de recrutement, on leur a retiré leurs vêtements et on les a fouillés. Toutes les informations en forme de cartes ou de notes en rapport avec leur ambassade et toute ONG qu’ils auraient pu contacter en Malaisie (dont Tenaganita) ont été confisquées par l’agent de recrutement.

Le non respect des normes internationales

Ces abus systématiques ont été mis en avant à plusieurs reprises par Tenaganita pendant plus d’une décennie et pourtant, ils demeurent une violente réalité pour les travailleurs domestiques en Malaisie. Il n’existe aucun cadre institutionnel juridique permettant de protéger leurs droits puisque le gouvernement malaisien n’a pas reconnu le travail domestique comme un travail à part entière lorsque la loi sur l’emploi a été amendée et ce, malgré l’appel urgent des activistes des droits du travail, du mouvement pour les femmes et du barreau des avocats ; à corriger cette faille énorme dans notre législation.
La Malaisie s’est également abstenue lors du vote pour l’adoption de la Convention n° 189 de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur les travailleurs domestiques. Cette convention stipule, entre autres, que « les travailleurs domestiques ont le droit aux mêmes conditions de travail que les autres travailleurs. Cela inclut des horaires de travail limités, un repos hebdomadaire minimum de 24 heures consécutives, aucun salaire sous forme de paiement en nature uniquement, des conditions d’emploi justes et décentes, qui incluent la libre association et le droit à la négociation collective. »

Abus institutionnalisés

Dans le débat relatif au recrutement en Malaisie de travailleurs domestiques venant d’Indonésie, il subsiste une incapacité à parler honnêtement et ouvertement de la nature institutionnalisée de ces abus. Rejeter ces affaires en les qualifiant de “faits isolés” ou de “minorités” n’est pas seulement un total déni des faits mais également une sous-estimation de la gravité des problèmes. Aucune personne ne devrait être maintenue dans un état d’esclavage. Un seul cas est déjà un cas de trop.
De plus, les discussions entre les pays d’origine et la Malaisie sur le recrutement de travailleurs domestiques continuent de se concentrer sur la « maximisation des profits », la « garantie des approvisionnements », la « réduction des coûts », le « maintien du contrôle qualité » et sur le « maintien de la compétitivité des taux des marchés ». A travers ce discours, les travailleurs domestiques sont réduits au statut de simples biens: des outils servant à être négociés et utilisés dans nos foyers. Cette absence continue d’un cadre sur les droits de l’homme permettant de guider les discussions et les politiques concernant le recrutement et l’emploi de travailleurs domestiques ne fera que perpétuer cette forme institutionnalisée d’esclavage.
Dans une réponse mondiale visant à mettre un terme à cette forme d’esclavage en Malaisie, plus de 131 000 signatures ont été recueillies afin de pousser la Malaisie à ratifier et mettre en œuvre immédiatement la Convention N° 189 de l’Organisation internationale du travail relative à une forme de travail décente pour les travailleurs domestiques. Aujourd’hui, Tenaganita a livré cette pétition au ministère des Ressources humaines avec l’espoir que nous reconnaissions enfin le travail domestique comme un travail à part entière et que nous garantissions un cadre légal pour le recrutement et l’emploi des travailleurs domestiques, ainsi que la création d’un environnement sécuritaire pour le travail.
En cette Journée Internationale des Migrants, le monde observe, curieux de voir si la Malaisie répondra à cet appel visant à mettre un terme à l’esclavage et à protéger les vies, les droits et la dignité des travailleurs domestiques en Malaisie. En tant que nation, nous ne pouvons être reconnus comme un peuple doté d’humanité que si nous changeons notre paradigme afin de reconnaître la personne et la femme dans le travail domestique.

Traduction: Caroline Robert (Tradadev) et Laura Bour

Photo: Des travailleuses domestiques cambodgiennes en route pour la Malaisie. DR

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