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L’autre affaire de sous-marins

Altantuya Shaariibuu avait 28 ans, une tête bien faite, un physique avantageux… et, pour son plus grand malheur, des amis haut placés au sommet du pouvoir malaisien. Le corps de cette interprète mongole, surnommée « Tuya », a été découvert en octobre 2006 au coeur de la forêt vierge. Le corps ? Ce qu’il en restait plutôt. Ses assassins, après l’avoir tuée de plusieurs balles tirées à bout portant, ont truffé son cadavre d’explosifs avant d’y mettre le feu… Mais ce qui aurait pu n’être qu’un sordide fait divers a fini par virer à l’affaire d’Etat, dont les répercussions dépassent les frontières de la Malaisie, au point désormais d’embarrasser la France. Car la disparition tragique de « Tuya » pourrait être la face sanglante d’un scandale politico-financier, sur fond de contrats d’armement signés entre Paris et Kuala Lumpur.

L’enquête de la police malaisienne a en effet établi que la jolie jeune femme, au moment de sa disparition, faisait chanter son amant, Razak Baginda, conseiller du ministre de la défense de l’époque, Najib Razak. Ce dernier est aujourd’hui premier ministre. « Tuya » était détentrice d’informations compromettantes sur les dessous de la vente par la France à la marine malaisienne, en juin 2002, de deux sous-marins de type Scorpène. Le marché a été conclu par la Direction des constructions navales (DCN, devenue DCNS en 2007) et Thales. Un contrat de 1,1 milliard d’euros, négocié côté français sous le gouvernement Jospin (1997-2002), qui avait pour ministre de la défense Alain Richard, et conclu le 5 juin 2002, quelques semaines seulement après la formation du gouvernement Raffarin et l’arrivée de Michèle Alliot-Marie rue Saint-Dominique, le tout sous la présidence de Jacques Chirac.

Information judiciaire pour « corruption active et passive »

Saisis dès 2009 par une plainte de Suaram, une ONG malaisienne, les policiers de la division nationale d’investigations financières et fiscales (DNIFF) estiment que la vente des sous-marins a donné lieu au versement de pots-de-vin faramineux : 150 millions d’euros, selon les derniers calculs des enquêteurs… Ces fonds auraient profité aux décideurs malaisiens, notamment à l’UMNO, le parti au pouvoir depuis plus de cinquante ans dans l’ancienne colonie britannique, mais une partie d’entre eux auraient pu revenir en France sous forme de rétrocommissions. C’est du moins ce que semblent soupçonner les juges parisiens Roger Le Loire et Serge Tournaire, qui instruisent depuis mars une information judiciaire ouverte pour « corruption active et passive » et « abus de biens sociaux ».

Le gouvernement Jospin avait pourtant ratifié, en 2000, la convention OCDE de lutte contre la corruption, rendant illégal le versement de commissions à des « agents publics étrangers »… Après l’affaire des frégates de Taïwan, qui a coûté si cher aux contribuables français (un tribunal arbitral a condamné en 2011 la France à 460 millions d’euros d’amende pour avoir versé des pots-de-vin), et alors que l’enquête sur l’attentat de Karachi met au grand jour les commissions occultes versées en marge de la vente de sous-marins au Pakistan et de frégates à l’Arabie saoudite, le petit monde de l’armement français se serait bien passé d’un nouveau scandale.

L’affaire trouve son origine à la fin des années 1990. La Malaisie veut se doter de la marine la plus moderne de la région. Et prévoit un budget en conséquence. L’objectif est prestigieux : équiper le pays de ses premiers sous-marins et former sa marine royale. La crise asiatique est passée, le gouvernement français connaît le potentiel stratégique, d’un point de vue militaire mais aussi économique, de la péninsule, dont le détroit de Malacca est une porte d’entrée sur la mer de Chine. Ce marché est une aubaine pour l’industrie de la défense française, en pleine restructuration : Jean-Marie Poimboeuf vient d’être nommé à la tête de la DCN, l’entreprise se transforme en une société de droit privée à capitaux publics, et passe donc des mains de la direction générale des armées à celles du ministère de la défense. Il ne s’agit plus seulement pour elle de vendre, mais d’apprendre à faire des bénéfices. Elle cherche alors à diversifier ses exportations.

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