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Une révolution des blogueurs au Viêtnam ?

08/07/2012 by The Diplomat in Censure, Politique

Article original (The Diplomat): Vietnam blogger revolution

De plus en plus, les blogueurs vietnamiens décident du sommaire des médias d’information diffusés dans le pays. Une couverture de l’actualité plus critique profitable au développement du Vietnam.

Lorsque les forces de sécurité ont essayé de chasser une famille d’aquaculteurs de leurs terres dans la région de Tien Lang dans le nord du Vietnam, elles ne s’attendaient pas à y être reçues avec des armes et des mines. Bilan de la bataille: six officiers à l’hôpital et quatre hommes mis en examen pour tentative de meurtre.

L’affaire était explosive, dans tous les sens du mot. Fait rare dans un pays où la communication des informations est rigoureusement contrôlée, des journalistes ont reçu la permission d’enquêter. Un ancien diplomate occidental a même déclaré qu’il n’avait jamais vu les médias locaux couvrir un événement d’une manière aussi approfondie… que celle des blogueurs.

Progressivement, de nouveaux détails ont vu le jour, révélant une mauvaise gestion et des promesses non tenues de la part des autorités locales. Plusieurs responsables ont été sanctionnés pour leur implication.

Une telle couverture médiatique est très inhabituelle au Vietnam, placé en 172è position sur 179 dans le classement 2011-2012 de la liberté de la presse de Reporters Sans Frontières. Tous les jeudis, les éditeurs sont tenus de consulter le ministère de la Propagande pour des « conseils » sur ce qu’ils peuvent et ne peuvent pas publier. Bien que certains s’avancent davantage que d’autres en traitant d’affaires de corruption, l’autocensure est monnaie courante. C’est la raison pour laquelle cette histoire a laissé espérer l’avènement de certains changements, mais quelques mois plus tard seulement, le 24 avril, un autre incident de protestation, juste en dehors de la ville de Hanoï dans la province de Hung Yen, a prouvé le contraire.

Des photos de centaines de policiers en tenue d’intervention face aux habitants du village de Van Giang ont été postées sur des blogs, créant immédiatement un buzz. Les protestataires réclamaient une augmentation des dédommagements pour les terres qui leur avaient été confisquées par les autorités locales pour la construction d’une ville en périphérie de Hanoï. Malgré la force de cette nouvelle brûlante, les journaux locaux ont gardé le silence.

D’après Tran Nhat Minh, directeur de l’ONG Red Communication qui œuvre pour améliorer la qualité du journalisme au Viêtnam, les reporters n’ont pas obtenu la même liberté pour couvrir la manifestation de Van Giang et celle de Tien Lang. « Avant Van Giang, les autorités avaient donné une conférence de presse. Elles avaient demandé aux journalistes de couvrir l’affaire en corrélation avec leurs propres documents et de ne pas se rendre sur les lieux pour des raisons de sécurité », explique-t-il.

Au cours des semaines qui ont suivi, une poignée de récits sont passés à travers les mailles du filet. Comme cette vidéo de deux hommes, frappés par la police et identifiés comme des journalistes travaillant pour une radio appartenant à l’État ; l’incident a commencé à faire les gros titres.

« L’affaire de Van Giang a montré l’échec du gouvernement à faire taire les médias locaux. Ordre a été donné de ne pas parler de ce cas mais le passage à tabac des deux reporters de VOV (Voice of Viêtnam) a fourni aux médias le prétexte pour le couvrir », constate le journaliste vietnamien Nguyen Thi Hung.

La couverture de l’attaque a duré environ une semaine, et n’a pas véritablement cherché les raisons de cette protestation. Mais bien que le cas de Van Giang ait été étouffé, le directeur Minh pense qu’il y a du changement dans l’air: « La situation actuelle n’est pas identique à celle du passé. Auparavant, si l’Etat projetait de prendre la terre à ses habitants, les journalistes ne rapportaient que le point de la vue de l’Etat. » Les protestations contre les confiscations de terre sont courantes et existent depuis longtemps, mais les journaux nationaux y avaient rarement prêté  attention. Souvent, seule la localité était intéressée et comme la majorité du lectorat vit dans les villes, la plupart des médias n’était pas concernée par les problèmes des agriculteurs. Cependant, la bataille entre les agriculteurs et les autorités de Tien Lang a changé cela. D’abord, des lecteurs ont été attirés par le niveau de violence, puis par le niveau de mauvaise gestion de la part des autorités.
Pour Tran Nhat Minh Minh, « l’espace pour des protestations liées aux expropriations de terres dans la presse nationale est plus grand maintenant en raison du cas de Tien Lang », ajoutant que cet incident a établi la question comme « chaude», donnant plus de sens à la couverture d’autres cas.

Une telle couverture, si elle se matérialise, pourrait également aider à amplifier les efforts de développement du Vietnam, selon l’ambassadeur de la Grande-Bretagne au Vietnam.

La Grande-Bretagne est l’un des principaux donateurs contre la corruption au Vietnam et finance des programmes de formation pour des médias locaux. Selon l’Ambassadeur Antony Stokes, le rôle des médias est d’apporter l’information pour donner un éclairage de manière professionnelle et indépendante. C’est fondamental dans le combat contre la corruption.
« C’est un défi et nous voulons travailler avec le gouvernement vietnamien pour le relever ». Anthony Stokes espère qu’aider les médias à devenir indépendants de l’influence politique favorisera le développement du pays.
« Les médias peuvent jouer une part très importante en identifiant les personnes corrompues. Cependant, il est possible que ces personnes se sentent menacées pour cela », ajoute-t-il.

Pour Pham Van Linh*, qui travaille pour un journal vietnamien, le système de censure ne change pas, et pourrait même devenir plus strict. « Un reportage dépend plutôt des avantages que peut en tirer un parti politique et des appuis que reçoivent les rédacteurs en chef ». Selon lui, le gouvernement limite les médias parce qu’il a peur de perdre le contrôle de l’opinion publique. « Et si les autorités perdent le contrôle, elles perdent le pouvoir ».

Hung, journaliste, pense que les restrictions demeurent au cas par cas, mais qu’il y a une vraie force de changement dans le blogging. L’intérêt pour le cas de Van Giang a été déclenché presque entièrement par l’ampleur de la couverture des bloggers: « Le blogging pousse la couverture locale en avant en apportant plus d’informations au public. Le gouvernement ne peut pas renverser l’information éditée sur Internet. »

Quelques journalistes viennent à bout des restrictions en écrivant des blogs sous des pseudonymes. Et l’influence de ce milieu n’a pas été négligée par le gouvernement. Le contenu des blogs est de plus en plus utilisé dans les actes d’accusation à la cour qui finissent en peines d’emprisonnement. Le blogger Le Duc Thich* explique qu’il est régulièrement suivi par la police et que son travail est attentivement suivi: « Elle essaie de faire pression sur moi afin que je n’écrive par sur des sujets sensibles ». Le blogger Nguyen Xuan Dien, de Hanoï, l’un des premiers à diffuser les nouvelles au sujet de la protestation de Van Giang, aurait également été harcelé et forcé de fermer son blog.

Les lois vietnamiennes peuvent servir à réprimer ou à consolider la croissance du journalisme de qualité, selon quelques analystes. Une seule pièce de la législation a suscité les critiques de la communauté internationale : un projet de décret sur l’utilisation d’Internet, qui doit être voté ce mois-ci. L’ambassade des États-Unis au Vietnam a fourni ses propres commentaires sur ce décret dans une lettre au gouvernement vietnamien rendue publique ce jeudi 7 juin. Le décret pourrait forcer les internautes à enregistrer leurs sites sous leurs noms réels et forcer les sites d’informations à obtenir l’approbation de gouvernement avant l’édition.
L’ambassade a indiqué que ces dispositions contre « un mauvais comportement sur Internet » étaient « excessivement larges et vagues, et pourraient donc avoir un impact négatif sur la liberté individuelle d’expression au Vietnam. »

Toutefois, tout le monde n’est pas si pessimiste quant aux droits des journalistes et des bloggers. Selon Minh, le directeur de Red Communication, certaines lois existantes pourraient aider à améliorer le reportage, mais elles sont rarement appliquées. En vertu des articles 6 et 8 du décret 02, intitulé « Sanctions contre les violations administratives faites aux journalistes et aux éditeurs », les journalistes ont un droit d’accès à l’information qui ne doit pas être obstrué, et des organismes gouvernementaux sont obligés de leur fournir de l’information.

« Le président de l’Assocation des Journalistes du Vietnam a déclaré que nous devions attendre et voir si les journalistes agissaient selon cette loi, mais c’est faux », selon Minh. « Selon cette loi, les journalistes peuvent déjà travailler dans tous les territoires du Vietnam. »

Tandis que le blogging pousse le reportage dans de nouvelles limites, Minh pense que les gens rapporteront plus quand ils connaitront leurs droits : « Quand les journalistes comprendront la loi, ils seront plus sûrs d’eux, et il y aura alors moins d’autocensure ».

Marianne Brown est la correspondante basée sur Hanoï pour Deutsche Presse-Agentur. Son travail est apparu dans The Guardian et des nouvelles de VOA.

*Les noms ont été changés.

Traduction: Cindy Presne (Tradadev)
Photo Credit: Yun Huang Yong

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