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Vers une diminution de la violence conjugale en Indonésie?

24/06/2012 by Inside Indonesia in Genre, Société

Article original: The winds of change

Les hommes des villes de Pekanbaru et Makassar changent lentement d’avis concernant la violence domestique.

La plupart des hommes de Pekanbaru – capitale de la province de Riau (Sumatra) -, et de Makassar – capitale de la province de Sulawesi du Sud (Célèbes) – considèrent la violence domestique comme plutôt normale. D’après un marchand de Pekanbaru, « la violence domestique est naturelle ». Un militaire a même déclaré: « Si je frappais ma femme, j’en aurais le droit car je lui apprendrais ainsi à bien se comporter». Pour un membre de gang de Makassar, «il y a beaucoup d’hommes qui se disputent avec leur copine». Un conducteur d’ojek (moto-taxi) de la ville reconnaît également que les femmes de son quartier sont victimes de violence, ajoutant que « cela arrive quand les hommes sont ivres.»

Contrairement à ces hommes, les Indonésiens ne sont généralement pas aussi enclins à parler de violence faite aux femmes, surtout celle qui se déroule à la maison. Au lieu de cela, la violence domestique demeure une affaire privée, une opinion justifiée par la croyance qu’un homme a le droit de contrôler et d’éduquer sa femme.

Cette croyance est soutenue par des valeurs traditionnelles et religieuses dans beaucoup de régions, ce qui renforce l’infériorité des femmes. Malgré une croissance économique rapide, les inégalités des sexes demeurent en Indonésie, y compris en matière de violence. En 2009, on a recensé 143 586 cas de violence physique à l’encontre de femmes. Mais il ne s’agit là que de la partie visible de l’iceberg. Selon l’Indice des inégalités de genre, l’Indonésie arrive 87e sur 134 pays et 9e sur 18 pays asiatiques.

Lorsqu’ils parlent de violence domestique, les hommes ont tendance à dire que la femme provoque l’homme par son comportement, le forçant à agir. A Jakarta, par exemple, on a recensé un cas où un homme a traîné sa femme derrière sa moto pour la punir de ne pas avoir mis assez de sucre dans son thé. Pendant l’audience, le juge a fait remarquer à la femme qu’elle avait échoué dans ses devoirs conjugaux.

Une autre forme de violence domestique peut être observée dans le monde du travail où certains patrons considèrent les employées comme leurs femmes. Selon un homme d’affaires, si une femme tente un directeur d’entreprise, cela va de soi qu’il « s’en prenne à sa secrétaire plus tard », si elle est lente et ramène une assiette sale ou si elle n’a pas de cigarette pour lui. En résumé, la responsabilité d’un homme dans des cas de violence domestique est souvent grandement diminuée aux yeux des autres hommes.

Pression économique

Une autre forme de provocation est de nature financière. On dit souvent que les pressions économiques amènent un homme a être violent à la maison. Un activiste d’une ONG à Pekanbaru a expliqué que « la violence est plus présente auprès des hommes au chômage qui se sentent incapables de répondre aux besoins de leur femme. »
Un agent du gouvernement de Makassar a décrit en détails comment des difficultés financières pouvaient conduire un homme à tuer sa femme après qu’elle lui ait demandé plus d’argent pour la maison. Les femmes qui gagnent plus que leur mari risquent également de devenir victimes de violence. Plusieurs hommes ont déclaré que si une femme gagnait bien sa vie, elle négligerait le foyer et ne remplirait pas son devoir envers son mari et donc, elle lui donnerait une bonne raison de se montrer violent et, de ce fait, de retrouver toute son autorité d’homme à la maison.

D’après les hommes, l’infidélité peut également être la raison de conflits dans le mariage et pourrait conduire un homme à frapper sa femme. D’après un agent de police de Makassa « si le mari a été infidèle, elle fait de sa vie un enfer » et il répond par les coups. En Indonésie, ce sont plutôt les hommes qui s’adonnent à l’adultère. Il existe une pression culturelle sur les hommes qui se doivent de prouver que leur virilité n’a pas nécessairement disparu après le mariage. Mais il y a également des récits de femmes qui ont été frappées sur la simple suspicion d’avoir une relation extra-conjugale.

La violence verbale contre les femmes et les petites-amies est clairement considérée comme partie intégrante de la vie quotidienne. Beaucoup d’hommes pensent que les femmes n’ont que ce qu’elles méritent. Selon un professeur d’université de Makassar, « la forme de violence la plus courante consiste à la réprimander». Un activiste politique de la même ville a avoué qu’il pouvait comprendre comment un homme pouvait en arriver à faire du mal à sa compagne: « lorsque l’on se dispute et que l’on s’énerve, je peux comprendre qu’il insulte la femme», ajoutant que si la femme pleure, « ça l’énerve encore plus ».

Travailler pour le changement

Néanmoins, les hommes prennent peu à peu conscience que la violence envers les femmes… c’est mal. Quelques-uns des hommes interviewés à Makassar et à Pekanbaru avouent que la culture indonésienne favorisait traditionnellement les hommes, au détriment des femmes. Certains déplorent cette violence contre les femmes et sont au courant des lois contre cette violence. Et selon un agent de police de Makassar, « aucun homme ne se montrerait violent envers une femme s’il connaissait les lois qui luttent contre cette violence ».

Un clerc de Pekanbaru se dit horrifié par la violence domestique, confiant que « frapper les femmes et les filles est un réel tabou ». Le membre du gang de Makassar cité plus haut – qui aime se battre contre d’autres hommes – considère sans hésiter que les insultes à l’attention d’une femme sont une forme de violence. Il admet que « quand un homme crie sur sa petite-amie et la traite de prostituée, c’est aussi de la violence ».

Les initiatives prises par les agences gouvernementales de lutte contre la violence domestique ont joué un rôle important dans ces changements. Grâce à la Politique de Zéro Tolérance du gouvernement, par exemple, les fonctionnaires doivent assister à des workshops sur la violence domestique. Des directives spécifiques ont aussi été développées pour les agents de police et les professionnels de la santé. De ce fait, les hommes travaillant dans ces secteurs sont à présent conscients des lois qui interdisent la violence à l’encontre des femmes. Ailleurs en Indonésie, certaines ONG travaillent directement avec les hommes responsables de violence domestique. Toutefois, il n’y a pas de projets de ce genre à Pekanbaru ni à Makassar.

Les tendances dans le milieu du travail et dans la vie quotidienne pourraient également influencer le comportement des hommes pour les générations futures. Déjà près de 55% de femmes travaillent en Indonésie et ces femmes gagnent à présent presque 50% du salaire des hommes. La croissance démographique est également ralentie à cause d’un taux de fertilité relativement bas. Moins de naissances et un salaire plus élevé ne va pas nécessairement diminuer la violence contre les femmes. Mais cela peut engendrer un changement vers un modèle de « partenariat » dans le mariage, plutôt qu’un modèle patriarcal.

Deux salaires sont à présent indispensables pour faire partie de la classe moyenne. De plus, les divorces sont plus nombreux. Le besoin d’un partenariat économique entre les époux dans un foyer à deux revenus pourrait très bien encourager les hommes à réévaluer s’ils ont le droit de donner des ordres à leur femme et de « l’éduquer ». Bien sûr, il existe un risque que les hommes prennent la direction opposée vers l’idéal très masculin représenté en Indonésie aujourd’hui par les milices civiles, les gangs et au sein des différentes formes de divertissement. L’enjeu est effectivement important, mais la prochaine génération de femmes en Indonésie ne devrait plus vivre dans la peur de subir de la violence domestique.
Pam Nilan

Pam Nilan (Pamela.Nilan@newcastle.edu.au) enseigne la sociologie à l’Université de Newcastle. Les informations ont été collectées en 2009-2011 pendant un projet AuAID sur la masculinité et la violence en Indonésie.

Traduction: Caroline Robert (Tradadev)

Photo: Manifestation en septembre dernier à Jakarta, à la suite des propos tenus par le gouverneur Fauzi Bowo, qui avait commenté le viol d’une jeune femme de 27 ans dans les transports publics, en affirmant que le femmes ne devaient pas porté de vêtements laissant voir leur chaire, comme les mini-jupes, si elles ne voulaient pas être l’objet de viol ou de toute autre forme de violence. (Copyright: DR)

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