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Le street art est-il banni de Singapour?

Article original (TOC): Samantha Lo vs the vandalism act

L’arrestation pour vandalisme de la grapheuse Samantha Lo (aka SKL0) divise la société singapourienne, qui s’interroge sur une loi qui conduit à exclure toute forme de street art.

Samantha Lo (alias SKLO), 25 ans, a enfreint la loi. Que ses œuvres – qui mêlent avec une finesse particulière autocollants et graffitis – aient fait fleurir des sourires sur nos lèvres, n’y changera rien. La formulation de la Loi sur le Vandalisme de 1966 est sans équivoque, et ne laisse place à aucune discussion possible sur une quelconque légalité de ses actions.

Voici ce qui est interdit lorsqu’il s’agit de propriété privée et publique (à moins d’avoir obtenu une autorisation préalable) :

a)…(i) écrire, dessiner, peindre, marquer ou inscrire sur toute propriété publique ou privée, tout mot, slogan, caricature, dessin, marque, symbole ou quoi que ce soit d’autre ;

(ii) fixer, afficher ou montrer sur toute propriété publique ou privée tout poster, placard, publicité, affiche, note, papier ou tout autre document ; ou

(iii) pendre, suspendre, hisser, fixer ou afficher sur ou à partir de toute propriété publique ou privée tout drapeau, guirlande, étendard, bannière, ou autre objet assimilé portant mot, slogan, caricature, dessin, marque, symbole ou autre ; ou

(b) voler, détruire ou endommager toute propriété publique ou privée.
Voilà pourquoi Lo est poursuivie, même s’il ne s’agit que d’avoir collé des stickers décollables sur des feux de circulation. Et vous pouvez le constater d’après le point a)(ii), scotcher une annonce pour un chien perdu sur le mur d’un HDB est tout autant illégal.

Pourquoi le cas de Lo soulève-t-il donc tant de sympathie ? Pas seulement parce qu’elle est une artiste. Ni parce que c’est une femme, chinoise, jeune et éduquée. (Si l’on s’en croit nos préjugés, elle fait partie de la catégorie de personnes que nous sommes le plus enclin à protéger, et non d’accuser de comportements criminels).

Non, dans le cas présent, la fascination vient de ce qui le différencie totalement des deux derniers cas notables de vandalisme de l’histoire de Singapour. A savoir :

1) L’incident Michael Fay, 1994. Michael Fay, un étudiant américain de 18 ans est arrêté pour 50 actes de vandalisme, dont une série perpétrée sur des voitures dans des HDB au moyen de goudron chauffé, de solvant et hachettes. Il fut condamné à quatre mois de prison, ainsi qu’une amende de 3500 SGD et six coups de bâton.

2) L’incident des graffitis dans le MRT, 2010. Un suisse de 33 ans, Oliver Fricker, entré par effraction dans un dépôt de train SMRT à Changi, a peint à la bombe les mots « McKoy Banos » sur deux wagons de MRT, qui est le tag d’un duo de graffeurs célèbres pour avoir laissé leur marque sur des trains dans le monde entier. Il fut arrêté et condamné à cinq mois de prison et trois coups de bâton, pour violation de propriété et vandalisme. (Le personnel de la SMRT mit deux jours à signaler les faits car, face aux graffitis colorés, les employés pensèrent qu’il s’agissait d’une campagne de publicité).

Vous remarquerez que la notion d’invasion se retrouve en filigrane dans ces deux cas: des étrangers s’aventurent au cœur du territoire et dans le système de transports publics pour commettre des actes de destruction (dans le cas de Fricker, il s’agit des barbelés et de la réputation de SMRT). Le singapourien moyen avait peu de chance de se plaindre de ces arrestations.

En revanche, le travail de Lo, fut immédiatement perçu comme un acte de protestation. Il s’agit d’une citoyenne singapourienne qui transforme des espaces publics stériles pour en rendre toute l’idiosyncrasie singapourienne, grâce à l’utilisation du Singlish. Comme si les feux et les rues qu’elle marquait étaient repris au gouvernement singapourien pour être rendus aux Singapouriens. Ils deviennent en quelque sorte « les objets de nos grand-pères », comme l’artiste aurait pu dire, des monuments dont nous serions les héritiers de plein droit et qui deviendraient nôtres. (Le fait que son travail utilise des polices de caractère d’aspect officiel, au contraire des tags et graffitis typiques de style américain a définitivement aidé. Son œuvre appelée « L’immeuble de mon grand-père » fait figure d’exception, et je dirais que c’est probablement la moins percutante).

Le travail de Lo est important parce qu’en définitive, il montre aux Singapouriens comment et pourquoi les graffitis non autorisés peuvent être une bonne chose, qu’ils ne détruisent ni ne dégradent nécessairement les espaces publiques, mais peuvent au contraire leur redonner du sens. Alors oui, elle a enfreint la loi, si l’on s’en tient à la Loi sur le Vandalisme. Mais en réalité elle a réussi à nous démontrer que cette loi est inadaptée.

Cela ne devrait pas nous surprendre. C’est un vestige législatif, qui n’a pas été révisé depuis plus d’un demi siècle, qui ne tient pas compte de la cité-état créative, preneuse de risques, que nous (et j’inclus ici le gouvernement) voulons devenir. J’irais même jusqu’à dire, que dans une certaine mesure, nous sommes déjà devenus ce lieu de création. Après tout, Lo s’est sentie suffisamment en sécurité pour bloguer son travail. Elle fait partie d’une génération qui n’a pas grandi dans la peur, et c’est fantastique.

J’ai signé la pétition pour faire réduire les chefs d’accusation, parce que j’aime son travail, et j’aime ce qu’elle représente. Mais notre objectif va plus loin que sa libération.

Nous devons arriver à faire changer la loi. Nous n’avons pas besoin d’une abrogation pure et simple bien sûr. Mais l’idée que quelqu’un comme Lo soit emprisonné ou frappé pour avoir éclairci l’espace est insensée. Des amendes ou du travail d’intérêt général seraient déjà bien assez dissuasifs.

Dans un futur proche, quelqu’un d’autre sera arrêté pour avoir peint ou marqué d’une façon ou d’une autre propriété publique, dans le cadre d’un projet artistique. L’artiste sera un homme ou une femme, un citoyen singapourien ou un étranger ; son œuvre sera bonne ou mauvaise. Mais il y a peu de chance que l’affaire soulève autant de sympathie que le cas de Lo. Une pétition ne sauvera pas cette personne. Seul un changement de loi le peut le faire.

J’appelle donc à une réforme de la Loi sur le Vandalisme. Je voudrais qu’il y soit fait une différence entre les actes de destruction gratuits et les actes créatifs, et je veux que les sanctions soient proportionnelles aux délits commis.

Singapour est déjà aujourd’hui plus progressiste qu’elle ne l’était auparavant. Des lois draconiennes nous feraient juste régresser.

Traduction: Louise de Neve
Photo: SKL0 (Facebook)

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