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Singapour: oui à la démocratie, non à la thérapie de choc

article original: More democracy the solution, not shock therapy

La solution à la stagnation des salaires pour les Singapouriens ne réside pas dans une directive de planification centrale, mais plutôt dans une démocratisation des institutions politiques.

En dépit des bonnes intentions du Professeur Lim, la solution à la stagnation des salaires pour les Singapouriens ne réside pas dans une directive de planification centrale qui nous ramènerait à l’époque soviétique. C’est le manque de démocratie qui nous freine. Ce qu’il nous faut maintenant, c’est une réforme en profondeur des institutions politiques afin qu’elles deviennent plus démocratiques, mieux intégrées et donc plus sensibles aux intérêts de la majorité des Singapouriens et pas seulement d’une petite élite.

J’ai lu les grandes lignes, dans nos médias d’Etat, des propositions du Professeur Lim Chong Yah pour restructurer l’économie de Singapour, avec un certain scepticisme. Parmi les questions évidentes: comment allons-nous à la fois réduire notre dépendance à l’égard d’une main-d’œuvre étrangère pas chère et augmenter les salaires des travailleurs les moins payés (de 50%!), sans un salaire minimum légal ni une réglementation de la main-d’œuvre étrangère. Sans l’une d’elles, les travailleurs singapouriens seront tout simplement hors de prix pour le marché.

Comme il fallait s’y attendre, les médias d’Etat sont à court de détails étant donné que le salaire minimum a toujours été une abomination pour le gouvernement du PAP. Cependant, les propositions du Professeur Lim ont été critiquées par le chef de la NTUC, Lim Swee Say, qui les considèrent comme «très risquées» et susceptibles de conduire au chômage.

Cela a toujours été la ligne du gouvernement chaque fois que la discussion d’un salaire minimum a été soulevée. Cependant, ces critiques sont de mauvaise foi car elles omettent de mentionner que les Singapouriens ont été chassés du travail dans plusieurs secteurs en raison de la sous-cotation des travailleurs étrangers et, par conséquent, il ne peut plus y avoir beaucoup plus de chômage parmi les Singapouriens. En fait, un salaire minimum pourrait générer une hausse de l’emploi des Singapouriens tout en stimulant la restructuration de l’économie avec des activités à plus forte valeur ajoutée, tout en réduisant notre dépendance à l’égard des travailleurs étrangers.

Cependant, les propositions du Professeur Lim vont bien plus loin que le salaire minimum et se dirigent vers une intervention systématique de l’Etat dans le marché du travail pour déterminer les salaires. Ce serait une abomination pour moi en tant qu’économiste du libre marché. Malgré les efforts de longue date pour redorer les informations du marché de Singapour auprès des médias internationaux et du commerce mondial, les propositions sont révélatrices de l’appel à une planification centrale communiste et étatiste au sein du gouvernement et de l’establishment. Comme l’ancien chef du Conseil national des salaires, le professeur Lim était responsable de la politique d’augmentation rapide des salaires au début des années 1980. Cette loi visait à restructurer l’économie nationale par une plus forte valeur ajoutée des activités.
Stratégie de développement classique, mais…

Je me souviens avoir discuté de ce plan avec mon directeur d’études au Queens’ College de Cambridge en 1981. Selon lui, il s’agissait d’une stratégie de développement classique. Cependant, la politique a été abandonnée après la récession économique en 1986 quand il y avait une forte hausse du chômage. Dans les années 1990, les taux d’activité ont augmenté pour atteindre des niveaux de plein emploi. C’était une occasion idéale pour restructurer l’économie et s’éloigner de la faible valeur ajoutée des activités et de notre dépendance à l’égard de croissance extensive sans aucune augmentation de la productivité sous-jacente.

Mais, plutôt que de laisser le taux de croissance baisser, le gouvernement a choisi d’ouvrir plus grandes les portes à la main-d’œuvre étrangère. D’abord un filet, celle-ci est devenue un déluge à la fin des années 2000. Cela a permis de maintenir un fort taux de croissance et d’impressionner les observateurs internationaux, mais a causé la stagnation des salaires.

Depuis j’ai souligné en 2009 que l’empereur n’avait pas de vêtements, le gouvernement du PAP a commencé à s’enthousiasmer pour la restructuration et augmentation de la productivité et pour réduire notre dépendance à l’égard du travail des étrangers tout en faisant du bruit sur la façon dont ils sont « intégrés ».

Ils y ont consacré un budget entier en 2010. La vérité est que le gouvernement ne voulait pas réglementer le travail des étrangers, mais il a été forcé de faire quelque chose après la dernière élection, pour laquelle le thème de l’immigration incontrôlée a joué un rôle important. C’est pourquoi il a mis au point une politique graduelle d’augmentation des prélèvements des travailleurs étrangers.

Inconvénient des prélèvements

Bien qu’une taxe (ce que sont les prélèvements) est généralement préférable à un quota parce que le mécanisme des prix est un moyen plus efficace d’allouer des ressources que des restrictions quantitatives, il y a des inconvénients potentiels. J’ai déjà fait remarquer que l’augmentation des prélèvements peut-être insuffisante dans une situation où les employeurs sont en mesure de main-d’oeuvre meilleur marché à partir de pays plus pauvres pour remplacer les travailleurs chinois et indiens qui seraient hors de prix pour le marché.

On peut se demander pourquoi le gouvernement du PAP a poursuivi des politiques économiques depuis si longtemps qui ne sont pas dans les intérêts économiques de la majorité des Singapouriens. Alors que tous les gouvernements des pays démocratiques sont démis de leurs fonctions pour ce qui est perçu comme leur incapacité à contrôler l’immigration. Le flot de travailleurs de pays d’Europe orientale qui ont adhéré à l’UE a été un facteur de défaite du gouvernement travailliste au Royaume-Uni en 2010. Il est clair pour notre gouvernement, que ce n’était pas un manque de connaissances des conséquences économiques de leurs politiques.

Comme l’indique clairement Why Nations Fail*, l’histoire est jonchée d’exemples de pays ayant des institutions politiques qui ont appauvri la majorité de la population, mais a permis un petit segment de devenir très riche. Singapour souffre également d’institutions non-démocratiques. Cela garantit que les lois qui favorisent une petite élite soient appliquées et que les institutions économiques soient moins « inclusives ».

En permettant la venue d’une main-d’œuvre étrangère peu chère et la réduction des salaires réels des Singapouriens ordinaires, le gouvernement PAP augmente la part du PIB consacrée aux bénéfices et aux hauts salaires. Les taux élevés de croissance économique et la rentabilité accrue ne se traduisent pas par un niveau de vie plus élevé pour la majeure partie des Singapouriens, mais ne servent qu’à justifier des salaires élevés pour les dirigeants de nos GLC, nos fonds souverains, des hauts fonctionnaires et de ministres du gouvernement. Dans le même temps les prix fonciers plus élevés découlant d’une politique délibérée de l’immigration incontrôlée profite également à l’élite qui est à son tour très heureuse d’appuyer le caractère non-démocratique de nos institutions politiques.

* Why Nations Fail, Daron Acemoglu et James A. Robinson

Cet article a été publié sur le blog de Kenneth Jeyaretnam. TOC remercie l’auteur pour nous avoir permis de publier cet article dans son intégralité.

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