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La mort de Shakespeare

Article original: The death of Shakespeare

L’interdiction d’une adaptation de Macbeth en Thaïlande illustre, une fois de plus, la tendance de la société à effacer toute allusion aux notions de division ou de désunion.

Les professeurs de littérature anglaise en Thaïlande n’ont pas été surpris d’apprendre que le film Shakespeare Tong Tai (Shakespeare doit mourir) a été interdit par les censeurs. Selon eux, la liste des œuvres censurées ne cesse de s’allonger et les raisons officielles données pour justification sont souvent déconcertantes.

Shakespeare Tong Tai est une adaptation de la célèbre tragédie shakespearienne Macbeth dont l’intrigue se déroule dans un pays asiatique fictif. D’après la presse, un comité du Bureau des films et documents vidéo du ministère de la Culture, dirigé par un Général de division de la police, a interdit la diffusion du film sur les écrans thaïlandais, en vertu de la loi de 2008 sur les films. Bien que ce document audiovisuel ait été en partie financé par le ministère de la Culture lui-même, le comité a décrété qu’il « ébranlait le sentiment d’unité du peuple de Thaïlande ».

Pour autant que l’on sache, le producteur du long métrage n’a pas remis en question l’expertise des Généraux de division en matière d’érudition shakespearienne. Ou leur interprétation de « l’unité du peuple de Thaïlande ». Mais cette affaire est un exemple de plus de cette tendance inquiétante de la société thaïlandaise à essayer d’effacer toute allusion aux notions de division ou de désunion.

Le premier secteur à en ressentir les effets a été l’éducation. Les écoles et universités éprouvent une difficulté grandissante à trouver des textes et documents ne pouvant être accusés de promouvoir la discordance sociale.

« Je suis surpris que les producteurs de Shakespeare doit mourir aient pensé pouvoir s’en tirer sans problème, déclare un Acharn (professeur) qui enseigne la littérature anglaise dans un établissement d’enseignement supérieur. Cela fait une éternité que nous avons dû nous débarrasser de tout Shakespeare.

« Les pièces de théâtre historiques présentent pratiquement toutes des disputes autour d’une succession, ce que le ministère considère comme « n’étant d’aucune aide dans le contexte actuel ». Les tragédies traitent également de conflits de toutes sortes, que ce soit la vengeance dans Hamlet, la jalousie dans Othello ou la rivalité fraternelle dans Lear. »

Malgré tout, la censure a ses partisans. « Les étudiants sont entièrement pour, remarque l’Acharn. Ils ont toujours trouvé Shakespeare difficile. »

Des romans et nouvelles font l’objet de la même surveillance approfondie ; et un professeur malavisé risque même des poursuites en vertu de l’article 112 du code pénal. Elle a bêtement ajouté la nouvelle Le Pays des Aveugles de H. G. Wells sur une liste de lecture. Les autorités ont vu rouge lorsqu’elles ont découvert que l’histoire contenait la phrase Au pays des aveugles, le borgne est roi.

Les professeurs de l’enseignement supérieur ne sont pas les seuls à avoir des problèmes. Un professeur d’école primaire était sidéré de trouver « Oui-Oui au Pays des Jouets » sur la liste interdite.

« Le comité n’a lu que le premier paragraphe avant d’ordonner immédiatement l’incinération de tous les exemplaires, raconte le professeur désemparé. Il est écrit ‘Potiron le nain pédalait à travers les bois aussi vite que possible sur son petit vélo rouge, lorsqu’il entra en collision avec quelqu’un.

« D’après eux, cela encourage les dissensions raciales parce que la victime a la peau brune (« Potiron le nain » est « Big-Ears the brownie » en anglais et « brown » signifie « brun ») et la polarisation politique à cause de la référence au rouge et à la violence au volant.

Les pédagogues ont longtemps espéré pouvoir s’en remettre au ministère de la Culture pour des textes anodins et appropriés, même si les étudiants les trouvent horriblement ennuyeux. Mais le ministère a déjà censuré des œuvres qu’il avait lui-même autorisées, alors les enseignants doivent également se méfier de cette source.

De même, les journaux d’information sont entravés par l’insistance des décideurs pour que toute évocation d’un quelconque désaccord soit supprimée. Des rapports de débats parlementaires ont dû être tronqués, tout comme toutes les déclarations du parti démocrate.

« Ce ne sont que des plaintes incessantes, remarque un ancien reporter. Le Pheu Thai (ou Parti pour les Thaï) ne pouvait pas déféquer sans que les Démocrates ne se plaignent que c’était trop gros, trop petit ou pas de la bonne couleur. »

D’autres organismes de l’État sont entravés de la même manière. La commission nationale des droits de l’homme a décidé de modifier son énoncé de mission, qui proclame désormais que les droits de l’homme seront mis en avant et protégés tant que personne n’est contrarié. La commission a alors immédiatement ressenti le besoin d’interrompre toute activité, bien que sur le long terme, les observateurs n’aient pas remarqué de réel changement.

La police de la circulation se demande si les feux rouges discriminent les véhicules au profit de ceux qui passent au vert ; les agents réfléchissent à une autre manière d’améliorer le flux routier en mettant tous les feux au vert en permanence.

Le Comité sur les élections nationales a décidé que les campagnes politiques sous toutes leurs formes provoqueraient très certainement des divergences d’opinion et il a imposé une interdiction totale. Il a également demandé que les bulletins de vote soient interdits pour les mêmes raisons que Shakespeare doit mourir.

Interrogé sur la manière dont la démocratie pouvait survivre dans un système qui accorde plus d’importance à l’unité qu’à tout le reste, un ancien homme politique respecté a répondu que ce n’était pas un problème pour une démocratie de type thaïlandais.

« Lorsqu’un vrai patriote a un doute, il doit simplement suivre l’opinion de ses supérieurs. De cette manière, la société thaïlandaise progressera et prospèrera ; et tout individu pensant le contraire est un traitre et sera exécuté à l’aube », déclare-t-il ‘harmonieusement’.

Harrison George, traduit par Cindy Presne (tradadev)

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