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Zunar: « Comment être neutre, quand même mon crayon doit avoir une position »

Interview avec Zunar*, premier dessinateur de presse malaisien indépendant. Une indépendance qu’il paie cher: après avoir vu l’ensemble de ses publications interdites en Malaisie, il a été arrêté en septembre 2010. L’année suivante, il a porté plainte contre son gouvernement pour « détention illégale ».

Comment travaillez-vous aujourd’hui ?
Les sujets sur lesquels je travaille, comme la corruption, l’abus de pouvoir, les violations des droits humains ou « l’Affaire Scorpène » (une vente de sous-marins Scorpène de la DCN à la Malaisie, qui aurait donné lieu à des commissions) ne sont pas publiés par les médias traditionnels, contrôlés par le gouvernement. Or je veux que les gens comprennent mieux ce qui se passe en Malaisie et le dessin de presse, un media visuel, est un très bon moyen pour le faire! Il me serait sans doute plus simple de travailler sur Obama par exemple, mais je veux sensibiliser mon public à la politique malaisienne.
Je cherche donc des moyens alternatifs pour diffuser mon travail, notamment via Internet. Tant que mon travail est sur Internet, le gouvernement pense que je touche moins de gens – plus de la moitié des Malaisiens est pourtant connectée aujourd’hui-. Ce qui les inquiète : c’est l’impression. Je promeuts aussi mon travail à l’étranger. Dernièrement, j’ai effectué une tournée en Europe pour une exposition intitulée « To fight through cartoon » (lutter par le dessin).

Quel était le motif de votre arrestation ?
La police m’a arrêté pour « sédition », c’est-à-dire pour avoir créé du contenu qui peut « troubler l’ordre public et pousser la population à se révolter contre le gouvernement ». Mais en me poursuivant au pénal et non au civil, le gouvernement malaisien signifie qu’en dessinant, je commets un crime. Aujourd’hui, j’encours donc une peine de trois ans de prison.

Où en est le procès aujourd’hui ?
Je poursuis le gouvernement pour détention illégale depuis juin 2011. Le 28 février dernier, la défense a fait entendre ses quatre témoins. Les avocats de la défense ont essayé de justifier l’arrestation, la détention, et la confiscation de mes livres. La prochaine audience aura lieu en avril. Ce devrait être intéressant car la police a pris la décision d’interdire l’ensemble de mon livre, et non certains dessins, alors même qu’elle les découvraient pour la première fois.
Quelques mois avant mon arrestation en 2010, j’avais également porté plainte pour remettre en cause l’interdiction de mes six livres précédents. La plainte a été rejetée.

Vous avez aussi décrit dans la presse vos conditions de détention…
10 policiers ont débarqué 4 heures avant la mise sur le marché de mon livre « cartoon-o-phobia ». Ils ont saisi 66 copies de mon livre. Ils m’ont gardé 2 jours, durant lesquels j’ai été transféré dans sept commissariats afin que l’on ne puisse pas me retrouver, et interrogé dans un lieu éloigné de Kuala Lumpur afin d’empêcher mon avocat de me voir. Mais quand le juge qui devait accorder un délai de détention plus long a demandé aux policiers s’ils avaient lu mon livre, ils ont dû avouer qu’ils ne l’avaient pas lu… puisqu’il n’était pas encore sorti ! La police m’a donc relâché.
Mais parallèlement, la police avait aussi menacé mon imprimeur et mes distributeurs de leur retirer leur licence s’ils continuaient de travailler pour moi. Concrètement, je ne peux donc plus vendre de livres en Malaisie.

Vous dîtes que quand vous dessinez « même votre crayon prend position »…
En tant que dessinateur de presse, si vous suivez la politique d’un journal malaisien, vous devez vous autocensurer. Or vous ne pouvez pas soutenir des personnes corrompues, par exemple. Et se taire, c’est les soutenir. C’est pourquoi l’on doit clairement s’élever contre cela. C’est ma manière de lutter contre la corruption. Nous sommes des « watchdogs », c’est notre rôle, quel que soit le gouvernement. C’est aussi une contribution au gouvernement. En Europe et aux Etats-Unis, les dessinateurs de presse reçoivent des financements publics car ils contribuent aux débats de la société et au bon fonctionnement de la démocratie !

* Zunar a été récompensé pour son courage en août 2011 par l’IFEX (International Freedom of Expression Exchange).

Voir les dessins de Zunar:
Son blog: http://zunarkartunis.blogspot.com/
Ecrire à Zunar: zunar49@gmail.com

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