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Dans les camps des expulsés de Borei Keila

copyright: Faine Greenwood

Je me suis rendue là où son relogés les habitants de Borei Keila hier, et j’ai été très troublée par ce que j’y ai vu. « Site de relogement » : ce terme évoque des images neutres, peut-être plus proche des caravanes ou des logements temporaires de la FEMA, ‘pas-tout-à-fait-comme-une-maison’, mais assez pour répondre aux besoins humains fondamentaux. Le site de Bath Phnom, où sont relogés les expulsés de Borei Keila, n’a rien à voir avec cela.

Une centaine de familles grattent la poussière, au pied de la montagne Oudong, capitale royale du Cambodge post-angkorien. Les personnes expulsées vivent dans des tentes, des cabanes et des hangars construits à la hâte. Les sons des coups de marteau, scie, et des moyens de constructions à faible budget, auxquels s’ajoutent les cris des enfants, emplissent l’air.

Les flèches gracieuses des temples royaux de l’ancien empire sont clairement visibles à partir du camp.

Seulement 60 des 100 familles sont internées ici – et internées est le mot qui convient – celles «reconnues» par la société de développement Phan Imex comme bénéficiaires légitime de ces terres.

Pas d’ombre, pas de toilettes, pas d’eau propre

Il n’y a aucune ombre naturelle à proximité, pas de toilettes et l’eau du puits voisin est de qualité douteuse. Il paraît qu’un centre médical est proche, mais nulle présence médicale sur place. Les petits sacs de pilules sont posés sur le sol, et les déchets envahissent le territoire.

Une petite armée d’enfants parcourt les installations, leurs vêtements sont sales et déchirés, certains ont des blessures récentes et apparemment non-traitées. La plupart des résidents sont des femmes ayant de jeunes enfants, des malades, des malades mentaux et des personnes âgées. Les femmes enceintes craignent surtout pour la santé de l’enfant à naître.

Une femme atteinte de diabète n’avait pas son insuline, et souffrait d’une grave enflure alors qu’elle était assise sur un pavillon de bois rugueux, ombragée par une couverture. L’ONG des droits humains Licadho a été autorisée à distribuer des fournitures sur place, mais il y a tellement à faire.

Le député Sam Rainsy et la militante des droits humains, Mu Sochua, sont arrivés sur le site avec un haut-parleur, en demandant aux villageois de raconter leurs histoires. Beaucoup semblaient d’abord réticents, méfiants de devoir exprimer publiquement leurs griefs, puis ont été désignés par le groupe pour prendre la parole. « C’est la façon cambodgienne de s’exprimer », commente notre chauffeur et traducteur. « S’ils parlent tous ensemble, ils n’ont pas peur. »

Les histoires de ces familles oubliées étaient toutes similaires. Un homme avait résidé 13 ans à Borei Keila, près de la maison commune du chef, mais le chef de la commune a affirmé qu’il ne l’avait jamais vu avant.

Un chauffeur de moto-taxi, a comparé l’action de Phan Imex à celle de Pol Pot, dont il était assez vieux pour se souvenir clairement. La comparaison, extrême, a semblé appropriée. Encore une fois dans l’histoire du Cambodge, des familles sont parquées loin de leurs foyers, au milieu des déchets de la campagne, et cette inégalité n’a jamais été clairement expliquée.

«Si le chef du village dit qu’il ne vous connaît pas, la compagnie ne va pas vous donner de maison », déclare notre traducteur. « Peut-être qu’elle a déjà payé le chef. »

D’autres ont dit que la compagnie exigeait de 1000 à 3000 dollars pour une pièce dans les huit immeubles que la société Phan Imex avait construit pour les personnes expulsées de Borei Keila. L’entreprise avait promis de construire dix bâtiments, mais est revenue sur sa déclaration: 300 familles ont été laissés sur le carreau.

« Nos maris sont retournés à Phnom Penh », ont déclaré beaucoup de femmes, la plupart portant des bébés et de petits enfants. Il n’y a nulle part où ces personnes peuvent travailler à Bath Phnom, une bonne 60 kilomètres de Borei Keila, expulsées de leur foyer d’origine au cœur de Phnom Penh.

La plupart étaient autrefois de petits employés à Phnom Penh, subsistant en dehors d’une ville en pleine croissance – éboueurs, collecteurs de métal, et chauffeurs de taxi moto… Il n’y a rien à faire ici pour eux, sur ce terrain poussiéreux et désolant.

« Je veux retourner à l’école, mais je ne sais pas où elle est »

Les 40 familles méconnues réclament à quiconque les écoute qu’elles ont des dossiers et des documents indiquant qu’elles vivaient à Borei Keila, mais que ces documents ont été détruits avec leurs maisons, mardi dernier, ne leur laissant pas le temps de récupérer leurs biens dans les décombres.

Beaucoup d’enfants n’ont pas été à l’école depuis leur expulsion le 3 janvier dernier, et ne savent pas quand ils y retourneront : « Je veux retourner à l’école, mais je ne sais pas où elle est, ici », raconte un garçon de dix ans. Il allait à l’école Chaktomuk dans le centre de Phnom Penh, en face de Borei Keila.

Son histoire reflète celle de beaucoup d’enfants expulsés loin de leur ancienne maison, leur uniforme scolaire et leurs livres détruits avec leur maison.

Diviser pour mieux régner

Les nantis et les démunis, se sont ainsi disputés verbalement devant Mu Sochua qui a pris la parole sur le site. D’un côté, ceux à qui l’entreprise a donné de minuscules parcelles de terre (et ont, comme certains le suspectent, payé pour l’avoir) et de l’autre, ceux qui restent , techniquement parlant, de simples squatters.

Le caractère arbitraire des décisions de Phan Imex a fini par diviser ce petit groupe de personnes, expulsées et traumatisées. Certaines, grâce à de l’argent, des relations, ou la chance d’avoir conservé leurs documents, se sont vu remettre une parcelle de terre, du riz, et même un vélo. D’autres de la même communauté, pourtant voisins, n’ont été rien reçu.

Les raisons de cette inégalité flagrante ne sont pas clairs pour tout le monde, si bien que la jalousie est à peu près inévitable.

Mme Sochua a tenté de résoudre cette division, en expliquant qu’ils seraient plus forts s’ils travaillaient ensemble, et tentaient d’oublier le traitement inégalitaire imposé par un ennemi commun. Elle leur a rappelé qu’ils avaient le droit humain de protester, et qu’ils n’avaient pas à mendier.

« Il y a deux communautés dans cette communauté, c’est impitoyable », nous a déclaré une Mu Sochua secouée, après s’être adressée à la foule.

Diviser et conquérir, la tactique semble avoir fait son sale boulot sur ce groupe de personnes désespérées.

Les 60 familles qui ne sont pas «reconnues» par Phan Imex n’ont vraiment nulle part où aller. Et protester ne les a mené nulle part.

Le jeudi, 24 femmes et enfants ont été retenus par les autorités et envoyés au Centre des affaires sociales Prey Speu, un centre jugé comme un « centre de détention extra-judiciaire » dans un communiqué publié par 10 ONG de droits humains présentes au Cambodge.

Les familles qui n’ont pas été prévues par Phan Imex sont balayées autour du tapis. Leur seule option, une fois qu’elles auront été chassées de leurs lieux de squatters à Bath Phnom, vraisemblablement bientôt, sera l’itinérance.

Leurs enfants seront incapables de retourner à l’école, et leur santé va en souffrir, alors qu’ils tentent de survivre, ou de trouver un autre endroit pour vivre. Typhoïde et paludisme sont fréquents ici: sans toilettes adéquates, ou des moustiquaires pour dormir, ces personnes expulsées seront particulièrement vulnérables, à l’arrivée de la saison des pluies.

Phan Imex perpétue le cycle de la pauvreté noire au Cambodge. Pire, le gouvernement et les entités internationales n’ont rien fait pour l’arrêter.

L’ambassade américaine a jusqu’à présent ignoré les plaintes, pourtant légitimes, des personnes expulsées de Borei Keila qui ont campé à leur porte pendant des jours, et remis une pétition à un fonctionnaire. Et les autres nations occidentales, auxquelles ces personnes ont demandé de l’aide, ont fait de même.

Article original: Borei Keila evictees shunted aside to inhumane refugee camp

Photo: Faine Greenwood

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