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Aung San Suu Kyi, derrière l’icône

BIRMANIE. Prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi ne se retrouve pas dans cette image d’icône de la démocratie que beaucoup lui attribuent, à commencer par Luc Besson, dans son film The Lady. La « Dame » de Rangoun se voit surtout en femme d’action, loin aussi de l’image que se font d’elle ceux qui la jugent plus passive que patiente face à la dictature qui dirige son pays.

Aung San Suu Kyi, fille du fondateur de la nation birmane, est entrée en politique sur le tard. En 1988, d’importantes manifestations pour la démocratie secouent son pays, qui subit le joug d’une dictature militaire depuis 1962. Elle fonde alors la Ligue nationale pour la démocratie (LND).Win Tin, qui travaille auprès d’elle à cette époque, raconte ses débuts : « Ni elle ni moi ne sommes [alors] des professionnels de la politique, encore moins des idéologues dogmatiques. Nous sommes plutôt pragmatiques.Notre bagage est fait de nos expériences personnelles : mes tribulations de journaliste en butte à la censure; sa jeunesse et ses études à l’étranger, ses travaux pour les Nations unies. » [1]

Le régime, après avoir réprimé les manifestations dans le sang, promet des élections. La LND préconise alors « l’élection d’une équipe de transition à la tête du pays, capable de réunir une Convention nationale avec les leaders ethniques ainsi qu’avec les représentants des syndicats d’étudiants, d’ouvriers, de paysans. C’est dans le cadre de cette convention que devrait être rédigée la nouvelle Constitution du pays. Ensuite, très vite, pourrait se tenir un nouveau suffrage destiné à élire le gouvernement et le Parlement  » [2].

La LND entend montrer qu’elle ne tient pas à s’accrocher au pouvoir. Le régime assigne Aung San Suu Kyi à résidence en juillet 1989, ce qui n’empêche pas son parti de remporter les élections de 1990.Mais les militaires refusent de transférer le pouvoir aux nouveaux élus, et la « Dame » passera l’essentiel des vingt années suivantes privée de liberté.

Un chef d’État moral

Sa dernière libération a lieu en novembre 2010, six jours après que le régime ait organisé de nouvelles élections contestables. Bien que la LND soit désormais illégale, le parti décide de s’imposer, mettant le régime au pied du mur : le réprimer ou priver de nouveau sa dirigeante de liberté anéantirait les efforts déployés par la dictature pour convaincre qu’une démocratisation du régime est à l’oeuvre en Birmanie. Plutôt que de définir son mouvement comme un mouvement d’opposition, Aung San Suu Kyi préfère le considérer « comme un mouvement pour la démocratie. Nous aimerions que les militaires eux-mêmes participent à ce réseau, si nous pouvions les en persuader  » [3]. L’un de ses objectifs est de changer « cette perception de la violence comme seule manière de provoquer le changement politique » [4] en Birmanie. Elle n’aura de cesse de chercher à établir un dialogue avec la dictature.

A raison, des parlementaires français ont souligné qu’elle aspirait « moins à l’exercice concret du pouvoir qu’à une démocratisation réelle du système politique dont elle pourrait demain être plus le garant incontournable et respecté que la bénéficiaire directe » [5]. Son avenir politique dans une future Birmanie démocratique reste à déterminer.Pour l’heure, le pouvoir est obligé de compter avec cette femme qui jouit, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, d’un statut de chef d’État moral.

Par Frédéric Debomy, Infobirmanie.
Photo: JolieNY/flickr

Notes
[1] Une vie de dissident, Win Tin avec la collaboration de Sophie Malibeaux, Michel Lafon, 2009
[2] ibid
[3] Résistances (Pour une Birmanie libre), Aung San Suu Kyi, Stéphane Hessel et Info Birmanie, Don Quichotte éditions, 2011. Lire aussi p. 48.
[4] ibid.
[5] Rapport d’information de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale sur la situation en Birmanie, Roland Blum et Gaëtan Gorce, 12 juillet 2011

Altermondes n°28, décembre 2011

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