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Bersih 2.0: la marche malaisienne qui séduit le monde


La société civile se prépare aux prochaines élections générales en Malaisie. Les manifestations de juillet dernier pour réclamer des élections libres et transparentes, organisées à l’appel de la campagne Bersih 2.0, ont fait le tour de la planète. Une nouvelle figure populaire est née de ce mouvement, l’avocate Ambiga Sreenevasan, leader du mouvement. Interview.

Comment expliquez-vous le succès de Bersih en Malaisie?
Premièrement, la cause Bersih pour des élections libres et équitables est noble, facile à comprendre et capable de rassembler au-delà des divisions raciale, religieuse, de sexe ou autres de la société malaisienne.

Deuxièmement, elle est arrivée au bon moment. Les conditions sociales et politiques en Malaisie sont désormais telles que les Malaisiens veulent une démocratie plus participative, un système de bonne gouvernance et être en mesure d’exercer leurs droits fondamentaux.

Troisièmement, il s’agissait d’une initiative de la société civile qui n’a pas été politiquement motivée et, par conséquent, ne pouvait pas être facilement balayée comme un simple stratagème politique, malgré les tentatives en ce sens.

La réponse remarquablement disproportionnée du gouvernement a également été un facteur majeur. Une campagne d’intimidation portait contre toute personne impliquée dans la manifestation. Bersih 2.0 et ses dirigeants ont été vilipendés au quotidien dans les médias contrôlés par le gouvernement. Des menaces (y compris une menace de mort) ont été portées contre les individus et les organisations s’associant à Bersih 2.0. Le gouvernement a utilisé les lois de détention préventive contre un certain nombre de personnes soutenant Bersih et menacé d’utiliser ces lois contre les dirigeants de Bersih 2.0. Des personnes ont été arrêtées, simplement pour avoir porté le t-shirt Bersih ou même simplement la couleur jaune, qui a été associée au mouvement. Je crois que le grand public a vu ce qui se passait et a été scandalisé par cet abus flagrant de pouvoir.

Par conséquent, bien que Bersih 2.0 a commencé comme un mouvement pour des élections libres et équitables, le 9 Juillet, il représentait bien plus. Il portait sur la démocratie et le dégoût des abus de pouvoir.

… Et à l’étranger?
Le 9 Juillet, la manifestation de Kuala Lumpur a été soutenue dans 32 autres villes dans le monde entier. Les partisans à l’étranger doivent être félicités pour avoir mené eux-mêmes ces campagnes de soutien. Bersih 2.0 en Malaisie ne les a pas organisées. Ils ont pris l’initiative de le faire et nous avons maintenant un réseau mondial dynamique. Je crois que beaucoup de soutien vient de Malaisiens qui vivent ou qui étudient à l’étranger. Beaucoup d’entre eux ont été exposés à la manière dont les démocraties fonctionnent réellement et sont concernés par la politique répressive pratiquée en Malaisie.

Vous vous êtes récemment rendue en Grande-Bretagne, en Australie, à Genève… voyez-vous Bersih comme un mouvement (potentiellement) mondial?
Oui. Je crois que la cause que promeut Bersih est séduisante et soutenue par tous les Malaisiens, où qu’ils soient. La cause est aussi universelle. La nécessité d’élections libres et équitables est un principe fondamental dans toute démocratie. Certes, il résonne plus dans les démocraties en développement. Mais je crois que c’est une cause qui fait appel à la plupart des individus bien-pensants.

A l’étranger, Bersih 2.0 a été médiatisé comme un mouvement « de l’opposition ». Comment définiriez-vous les liens entre les partis politiques et la société civile en Malaisie?
Bersih 2.0 n’est pas un « mouvement de l’opposition ». La première campagne Bersih, simplement appelée « Bersih » a été initiée et conduite par de nombreux dirigeants du parti d’opposition (l’alliance du Pakatan Rakyat, ndlr), avec les organisations de la société civile. Sa cause était la tenue d’élections libres et équitables. Le mouvement est devenu inactif après les élections de 2008. Il a alors été décidé de le faire revivre sous le nom de Bersih 2.0, sous la forme d’un mouvement entièrement issu de la société civile.

Bersih 2.0 est dirigé par un comité directeur qui n’inclut pas de dirigeants des partis politiques. Il s’agit entièrement d’une initiative de la société civile.

Néanmoins, Bersih 2.0 (et c’est prévisible) reçoit le soutien des partis d’opposition. Les médias contrôlés par le gouvernement l’ont dépeint, entre autres, comme un outil d’opposition, afin notamment de diminuer la crédibilité du mouvement. Toutefois, Bersih 2.0 a toujours invité tous les partis politiques et l’ensemble des représentants du gouvernement actuel. Les représentants de gouvernement n’ont jamais répondu positivement à nos invitations.

En règle générale, la situation en Malaisie est telle que lorsque tout mouvement civil prend la parole pour les droits fondamentaux ou politiques, il bénéficie du soutien de l’opposition, et il est le plus souvent dépeint comme un outil d’opposition par les médias contrôlés par le gouvernement.

Comment interprétez-vous le fait d’être devenue l’un des « leaders de l’opposition »?
Je ne suis pas leader de l’opposition. Je ne suis pas membre d’un parti politique et je n’ai pas d’aspirations politiques. J’ai été décrite comme un leader de l’opposition simplement parce que c’est un moyen facile d’attaquer la crédibilité de Bersih 2.0 et de ses dirigeants.
Nous ne sommes ni pro gouvernementaux ni pro opposition. Nous avons exprimé clairement notre volonté de travailler ensemble avec n’importe qui de chaque côté de la fracture politique.
Malheureusement, quiconque en Malaisie s’élève contre le gouvernement est immédiatement vu comme un allié de l’opposition.

En France, Le Monde vous a récemment comparée à Aung San Suu Kyi. Est-elle un modèle pour vous ?
Je suis très touchée, et flattée, par cette comparaison. C’est certainement une source d’inspiration et un modèle pour moi. Mais je ne crois pas être digne de la comparaison. C’est une icône qui a beaucoup plus souffert, s’est élevée et subi beaucoup plus que je n’ai jamais eu à le faire.

Vous avez récemment comparé la Birmanie à la Malaisie au sujet de la « loi de réunion pacifique », jusqu’où porte la comparaison entre les deux pays?
Il ne fait aucun doute que la Birmanie connaît une situation pire que la Malaisie en matière de droits humains. Cependant, comme la Birmanie, nous n’avons pas encore de véritable système de contre-pouvoir, ni de bonne gouvernance. Lors de la sortie du rapport sur les droits humains en Birmanie, j’ai remarqué que le droit de se rassembler y semblait moins oppressant qu’en Malaisie. Le lendemain, et c’est une coïncidence, j’ai lu qu’ils venaient alors d’assouplir leur législation en la matière.

Quelle est la possibilité de tenir un autre rassemblement Bersih à Kuala Lumpur, si les réformes électorales ne sont pas réalisées avant la prochaine élection générale?
Bien sûr il est possible que nous appelions à une autre manifestation si les réformes promises n’ont pas lieu avant les 13e élections générales. Les gens seront très déçus si le gouvernement se précipite dans cette élection sans satisfaire aux exigences de Bersih 2.0. Ils se sentiraient floués.

Lors des élections précédentes, la société civile et les partis politiques se sont unis pour un même objectif. Cela va-t-il changer?
Si vous voulez dire que la société civile et l’opposition liée aux partis politiques sont apparus unis pour des élections libres et justes, je suis d’accord. Je ne pense pas que Bersih 2.0 ait changé cela. Bersih et Bersih 2.0 partagent une cause commune – pour des élections libres et équitables. La principale différence entre les deux mouvements est que Bersih 2.0 est maintenant une initiative totalement dirigée par la société civile. Mais il n’y a rien d’étonnant à ce que l’opposition soutienne Bersih 2.0 car ils pensent être gravement handicapés par la manière dont les élections sont gérées.

La société civile vous paraît-elle assez puissante pour agir indépendamment des partis politiques?
Je crois que la société civile en Malaisie est assez forte pour être indépendante des partis politiques. Elle l’a visiblement démontré quand les Malaisiens se sont déplacés en masse pour la manifestation Bersih 2.0, le 9 juillet dernier, en dépit de la répression du gouvernement qui nous avait dépeint comme un outil de l’opposition. Néanmoins, je ne doute pas qu’il reste des poches au sein de notre société qui, malheureusement, n’ont encore qu’un accès aux médias contrôlés par le gouvernement et peuvent donc difficilement faire cette distinction.

Bersih semble avoir rassemblé, pour la première fois, l’ensemble de la société malaisienne autour d’une cause unique. Voyez-vous Bersih comme susceptible de changer les règles du jeu de l’identité nationale? 
Effectivement, Bersih a été la première occasion depuis longtemps de rassembler les Malaisiens de tous horizons. Quel que soit le niveau social, l’âge, la religion, la race et le sexe, ils se sont réunis, en dépit de la pression soutenue et répétée du gouvernement, ainsi que des menaces de violence à l’encontre des voix dissidentes, afin d’exiger des changements dans le pays.

Cela a changé l’identité malaisienne car les Malaisiens ne se laissent plus définir en fonction de leur race et de leur religion – un thème promu obstinément par le parti qui gouverne depuis 54 ans. Bersih a donc changé la donne de l’identité nationale malaisienne en montrant que les Malaisiens ordinaires ne veulent pas être divisés. Au lieu de cela, nous nous sommes unis pour une Malaisie meilleure, pour nous et nos enfants.

Bersih a également fait des merveilles sur le psychisme des citoyens qui ont surmonté beaucoup de craintes pour se tenir ensemble ce jour-là. Une des principales craintes qu’ils ont surmonté est celle de revivre les émeutes raciales du 13 mai 1969. C’est un épouvantail qui a, et a toujours été, utilisé par le gouvernement pour justifier l’oppression.

Croyez-vous en une « révolution de l’hibiscus »? 
Nous ne sommes pas dans la même situation que celle des peuples qui sont rassemblés pour le printemps arabe. En fait, il n’y a aucune comparaison à faire. Néanmoins, Bersih est une sorte de révolution. Les Malaisiens sont fatigués de la corruption et de l’abus de pouvoir de nos dirigeants. C’était évident lors du rassemblement Bersih 2.0. Ceci et le fait que les médias sociaux ont joué un grand rôle pour les rassembler et les éveiller à la propagande médiatique sont deux facteurs clés. En fait, c’est un phénomène mondial – les gens expriment leur mécontentement sur la manière dont ils sont gouvernés. Vraiment, les choses ont changé et plus tôt les dirigeants réalisent qu’ils font face à une nouvelle génération de citoyens armés de l’arme puissante des médias sociaux, mieux c’est pour eux.

Photo: Rassemblement de soutien à la marche BERSIH 2.0, Paris, le 9 juillet 2011. Katya Legendre

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