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Politique

L’armée birmane est-elle ouverte à la démocratie?

1 novembre 2011 by Frederic Debomy in Gouvernance, Politique

Rebelles karen

Les récentes réformes en Birmanie ont incité certains commentateurs à parler de “printemps birman”. Aung Sank Suu Kyi elle-même reconnait une ouverture du gouvernement. Pourtant l’opacité du régime ne permet pas encore de savoir si l’armée, nécessaire à l’unité nationale sous la dictature, suivra le “nouveau régime”.

Le 30 mars 2011, le président Thein Sein annonçait à l’occasion de son discours d’intronisation sa volonté de voir la démocratie prospérer et la société civile se développer en Birmanie. Un discours auquel beaucoup n’accordèrent pas plus de crédit qu’aux élections contestables de novembre 2010 d’où était issu le nouveau régime.
Le passé de Thein Sein n’incitait guère à lui faire confiance. Le nouveau président venait de passer quatorze ans au sein du commandement de la dictature militaire du Conseil d’Etat pour la paix et le développement (SPDC). En poste dans l’Etat shan de 1996 à 2001 en qualité de commandant, son bilan était accablant.
Le rapporteur spécial des Nations unies [sur la situation des droits de l'homme en Birmanie] avait décrit en 1998 et 1999 la façon dont Thein Sein ordonnait à ses soldats de commettre des atteintes aux droits de l’homme: confiscation illégale des terres, travail forcé, extorsion et viols étaient au nombre des exactions commises par l’armée birmane sous ses ordres.

Un printemps birman?

Contre toute attente, c’est ce même Thein Sein qu’Aung San Suu Kyi juge aujourd’hui sincère dans sa volonté de réforme. Dans un entretien accordé au Wall Street Journal le 24 octobre, la dirigeante de la Ligue Nationale pour la Démocratie constate une amélioration du climat politique : “Il y avait beaucoup plus de substance dans les discussions que j’ai eu avec [le président Thein Sein et le ministre du travail Aung Kyi] qu’il n’y en avait eu au cours de mes discussions passées avec le [précédent régime]. Cela m’a semblé réel. Et vous devez admettre que la presse bénéficie d’une plus grande marge de manoeuvre. [...] De façon générale les gens se sentent plus à l’aise à l’idée de prendre part à la chose politique. Ils ne sont plus effrayés comme ils l’étaient. Cela est la chose la plus importante s’agissant de ce qui se passe aujourd’hui. Il ne s’agit pas seulement de leur volonté de prendre part au processus politique, mais du fait qu’ils puissent le faire sans se mettre exagérément en danger.”
A cette amélioration du climat correspondent en outre les récentes réformes qui incitent certains commentateurs pressés à parler de “printemps birman” ou de “perestroïka birmane”. L’obtention par les Birmans du droit de se syndiquer et de faire grève est au nombre des avancées récentes : à l’adoption de la loi devra cependant s’ajouter la volonté politique de la faire respecter.

Gouvernement et armée

Si l’on suppose Thein Sein acquis à la réforme, comment expliquer qu’il se soit écoulé plusieurs mois entre l’annonce des changements à venir et le début de leur mise en oeuvre? Il faut peut-être, ici, s’interroger sur le soutien dont le président bénéficie au sein du régime. Aung San Suu Kyi témoigne de ses impressions: “Je crois que pour l’essentiel, c’est bien [Thein Sein] qui est au pouvoir. Mais bien évidemment les gens s’interrogent sur le degré de soutien que lui concède le pouvoir, pas seulement au sein du gouvernement mais aussi de l’armée. Et c’est important. Ce n’est pas là une chose que je nie. Mais j’ai véritablement le sentiment que c’est lui qui est au pouvoir même s’il ne dispose peut-être pas totalement du pouvoir [...].”
L’opacité du régime birman ne permet pas de savoir précidément ce qu’il en est. Mais l’on doit réfléchir à l’hypothèse d’un écart de vue entre le gouvernement et l’armée. Quel peut-être le ciment de l’unité entre les différents membres du gouvernement d’une part, et entre le gouvernement et l’armée d’autre part? On imagine à l’évidence mal que la question de l’indépendance nationale, obsession à relents xénophobes du SPDC, ne soit plus au coeur des préoccupations du “nouveau” régime qui en est issu.

Indépendance et unité nationales

Dans une récente publication de Burma Campaign UK, Mark Farmaner relève ce propos de Thein Sein : “La question de l’économie nationale est liée aux questions politiques. Si la nation jouit de la croissance économique, la population deviendra riche et de ce fait ne sera pas soumise à l’influence des éléments [de destruction] internes et externes.” Les anciens généraux en seraient-ils arrivés à penser qu’il leur fallait composer avec le mouvement démocratique (seul à même, notamment, d’obtenir la levée des sanctions économiques appliquées par l’Occident) pour permettre au pays de se soustraire à l’influence étrangère?
La volonté farouche de préserver l’indépendance nationale (et, partant, de ne plus avoir à compter sur les puissances régionales pour se protéger des pressions extérieures initiées par d’autres pays) aurait ainsi pu l’emporter sur la volonté de combattre les “éléments de destruction internes” qu’ont toujours été, aux yeux de la dictature, Aung San Suu Kyi et les forces démocratiques.
Une autre obsession du SPDC (en lien avec la première) a dû survivre aux évolutions du pouvoir : celle de l’unité nationale. Alain de Sacy a évoqué il y a plusieurs années la façon dont la dictature militaire birmane l’envisageait: “le principal facteur d’unité du pays est non plus une Constitution ou une volonté politique partagée, mais l’armée. Avec son modèle de fusion, c’est-à-dire de soumission par la force.” Et la dictature s’est en effet employée à soumettre les organisations armées issues de minorités nationales aspirant à une certaine autonomie. A supposer que le gouvernement actuel, essentiellement constitué d’anciens militaires, puisse évoluer (ou ait évolué) sur ce point, l’armée saura-t-elle faire de même?
La question est d’une cruelle actualité. Car si les évolutions du processus politique en cours sont encourageantes, rien n’a encore changé dans les régions du pays où vivent les minorités. Les conflits armés entre l’armée régulière birmane et les groupes rebelles issus des minorités non seulement s’y poursuivent, mais se sont mêmes aggravés au cours de ces derniers mois.
Le 18 octobre 2011, Human Rights Watch a publié un communiqué sur les atteintes aux droits de l’homme en cours dans l’Etat kachin : “depuis que les hostilités envers la Kachin Independence Army ont débuté il y a plus de cinq mois, les forces armées birmanes se sont rendu coupables de meurtres et d’attaques à l’encontre des populations civiles, ayant recours au travail forcé et se livrant à des pillages, ce qui a eu pour résultat d’entraîner le déplacement d’environ 30 000 civils.” Human Rights Watch note ainsi que les déclarations relatives aux réformes politiques en Birmanie ne semblent pas avoir atteint l’armée dans l’Etat kachin.
La résolution du conflit en cours avec les groupes armés issus des minorités nationales est indispensable à une marche de la Birmanie vers un véritable progrès. Le gouvernement ne pourra la mener à terme sans un accord tacite de l’armée. Si cela pouvait être fait, un pas important serait franchi. Pour l’heure, les nouvelles qui nous parviennent des régions en conflit restent alarmantes. Le président Thein Sein bénéficie-t-il d’un soutien complet de l’armée? Aung San Suu Kyi estime qu’il faut demeurer attentif à la possibilité d’une réaction violente des éléments conservateurs du régime : “pour l’instant, je ne pense pas que le danger soit grand. Mais bien évidemment, les choses peuvent évoluer très vite en politique.”

Frédéric Debomy, membre d’Info Birmanie, a coordonné le livre “Résistances. Pour une Birmanie libre.” (Aung San Suu Kyi, Stéphane Hessel et Info Birmanie) aux éditions Don Quichotte.

Copyright photo: Steve Sanford/IRIN
Légende: L’armée des rebelles karen.

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