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Visite d’un centre de censure Internet

10/10/2011 by Fhimt.com in Censure, Politique

Visite, à Bangkok, du « Bureau de prévention et de répression de la cybercriminalité », appelé aussi « war room » par le nouveau gouvernement au pouvoir depuis juillet. Un article paru dans le New York Times et traduit par des citoyens du monde entier pour Fhimt.com, un média né de la révolution tunisienne.

BANGKOK — Sous un dédale de couloirs illuminés au néon, dans un immense complexe gouvernemental se trouve une pièce sans fenêtre où les techniciens scrutent le web à la recherche de photos, d’articles, de publications Facebook ou de tout ce qui pourrait ressembler à une attaque contre le roi Bhumibol Adulyadej et sa famille.

Les techniciens travaillent au sein d’un service appelé le Bureau de Prévention et de Répression de la Cybercriminalité. Le gouvernement, qui a pris le pouvoir depuis juillet, préfère l’appeler la « war room », le quartier général d’une campagne énergique et en expansion destinée à purifier Internet des injures royales.

Par amour de la Monarchie

La répression, que les autorités veulent accentuer, est exercée par une équipe de dix spécialistes informatiques menés par Nilsang Surachai, désigné comme « cyber-inspecteur ». « Ce qui nous conduit à faire notre devoir, c’est notre amour et notre dévouement pour la Monarchie », dit M. Surachai dans une interview de deux heures. Ses collègues et lui ont montré à un journaliste dans un espace adjacent à la war room des ordinateurs saisis comme preuves à des suspects accusés d’injures envers la monarchie. C’était la première visite d’un journaliste dans les locaux. Les photographies étaient interdites.

La visite a donné une vue de l’échelle à laquelle se joue la bataille menée par le gouvernement contre les Internautes critiques envers le régime. Mais elle a également souligné les difficultés à déterminer ce qui constitue précisément une insulte, un sujet sur lequel ont insisté ceux pour qui la campagne contre le lèse-majesté affecte les libertés individuelles.

Plusieurs gouvernements, notamment ceux de Chine et de Singapour, ont essayé de contrôler le flux d’information sur Internet depuis des années. Mais cette mission n’est probablement nulle part ailleurs aussi explicite et aussi déterminée qu’en Thaïlande.

70 000 pages bloquées en 4 ans

Les techniciens de la « war room » ont bloqué 70 000 pages Internet ces quatre dernières années, et la grande majorité (environ 60 000) a été bannie, selon M. Surachai, pour insultes envers la Monarchie (les autres ont majoritairement été bloquées pour pornographie). Chaque page bloquée requiert une ordonnance du tribunal, requête que les juges n’ont jamais refusée. La Monarchie reste, en Thaïlande, un sujet tabou dont on discute souvent de façon elliptique ; les motifs de ceux qui attaquent la famille royale restent, eux, largement du domaine de la spéculation. Après six décennies de règne, les manifestations contre la Monarchie sont inconnues en Thaïlande. Dans le même temps, même les manifestants les plus véhéments ne se présentent pas ouvertement comme républicains.

Mais sur Internet, les moeurs anciennes de déférence envers la famille royale sont confrontées à l’irrévérence et au côté informel de la génération Facebook.
Bien que les Thaïlandais puissent être, en public, effrayés à l’idée de se rebeller contre les us en cours, ils libèrent avec brio leurs critiques caustiques sur le net, souvent de façon anonyme.

D’après Mr Surachai, le nombre de pages web comportant des sentiments antimonarchiques a augmenté de façon nette après le coup d’Etat de septembre 2006. Le coup d’Etat avait créé de profondes divisions dans la société thaïlandaise et avait suscité la création des « Chemises rouges », un mouvement qui s’opposait aux interventions militaires en politique et soutenait le premier ministre Thaksin Shinawatra.

Pour beaucoup d’étrangers, la Thaïlande est un pays où on aime s’amuser, un pays où la règle de droit se plie souvent comme un roseau dans le vent. Mais « l’Institution », comme on appelle la Monarchie ici, est un astérisque à l’éthique très libertaire du pays. Beaucoup de Thaïlandais perdent leur sens de l’humour quand il s’agit de défendre le roi.
L’anxiété est en train de monter au sein de la population en ce qui concerne la santé du roi Bhumibol, qui a eu 84 ans en décembre dernier. Le roi a passé les deux dernières années à l’hôpital et ses apparitions publiques sont devenues rares.

Selon la loi thaïlandaise, quiconque « diffame, insulte ou menace le roi, la reine, l’héritier ou régent » peut être puni d’une peine allant jusqu’à quinze ans de prison. De plus, depuis le « Country’s Computer Crimes Act », mis en place par le gouvernement militaire en 2007, la diffusion d’informations numériques qui menace la sécurité du pays ou viole « la paix et l’union ou la morale du peuple » peut être punie de cinq ans de prison.

Certains cas de lèse-majesté sont clairs d’après M. Surachai. Il n’hésite pas à bloquer une page web qui affiche une photo du roi avec un pied au-dessus de la tête, une grave injure. Une autre infraction évidente selon M. Surachai est la pratique qui consiste à utiliser un prénom informel devant le nom du roi, une des subtilités de la langue thaïlandaise qui sont perdues dans la traduction. Mais souvent la chasse aux insultes royales est plus subtile. « Ils postent habituellement des métaphores » dit M. Surachai à propos des offenseurs présumés. « Ils ont leurs propres codes verbaux. »

Bientôt une surveillance 24 h sur 24

Le gouvernement a augmenté le budget de la war room, et le nombre de personnes qui y est affecté augmentera bientôt afin de permettre une surveillance 24h/24. Beaucoup de commentaires relevant du lèse-majesté sont postés après minuit et tôt le matin avant l’aube, d’après les techniciens en charge de la surveillance.

Pourtant, la campagne contre les injures royales que certains comparent à une chasse aux sorcières, suscite l’inquiétude de nombreux thaïlandais, notamment des groupes d’écrivains, d’universitaires et d’artistes qui considèrent la loi de lèse-majesté comme pouvant être facilement détournée.
En août, un groupe de 112 professeurs de Thaïlande et de l’étranger ont envoyé une lettre ouverte au premier ministre Yingluck Shinawatra, qui disait que la répression menaçait l’avenir de la démocratie en Thaïlande.

Le Bangkok Post, un quotidien paraissant en anglais, a remarqué dans un récent éditorial que l’utilisation du Computer Crimes Act était hors de contrôle. « Le Computer Crimes Act a été utilisé pour faire taire ou bloquer des dizaines de milliers de sites web sans que des preuves claires d’actes répréhensibles n’aient été fournies », d’après le journal. « Il semble extrêmement invraisemblable que tous ces sites web aient été en violation de ces lois de lèse-majesté. »

Une affaire en particulier a attiré l’attention du journal. Chiranuch Premchaiporn, ex-webmaster d’un site thaïlandais connu, Prachathai, est poursuivie pour des commentaires postés sur son site, jugés insultants envers la Monarchie. Mme Chiranuch affirme avoir respecté la loi en lisant les milliers de commentaires postés quotidiennement sur son forum, et en enlevant les contenus potentiellement offensants. Les plaignants maintiennent que, dans cette affaire, elle n’a pas réagi assez vite.

Le procès a attiré l’attention des plus grandes sociétés Internet du monde comme eBay, Google et Yahoo. Une association industrielle fondée en partie par ces sociétés, la Coalition Internet en Asie (Asia Internet Coalition), a publié une déclaration le mois dernier, affirmant que l’application de la Computer Crimes Act pourrait entraîner des sociétés web mondiales à refuser de servir des consommateurs en Thaïlande.
« En tenant pour responsable un intermédiaire pour les actions de ses utilisateurs, ce cas pourrait créer un précédent dangereux et pourrait avoir un impact significatif à long terme sur l’économie thaïlandaise », précise le communiqué.

De 20 à 100 plaintes par jour

Dans la war room, les techniciens expliquent qu’ils font l’objet de pressions de tous les côtés. Leur bureau reçoit de 20 à 100 courriels de plaintes tous les jours. Comme la société thaïlandaise elle-même, les courriels sont divisés entre partisans et détracteurs de la répression. Certains partisans de la démocratie prennent des positions extrêmes.

Un peu plus tôt cette année, une femme de Thaïlande du Nord, Fahngai Khamasoke, a rassemblé 130 000 signatures pour une campagne pour que la démocratie dans sa forme actuelle soit mise au rebut et remplacée par une démocratie « bonne et morale » chapeautée par le Roi. Mme Fahngai s’exprime sur sa campagne avec émotion. « Nous savons les sacrifices que le Roi a fait pour nous », dit-elle dans une interview. « Nous l’aimons, d’un amour spirituel. Il est presque un dieu pour nous. »

« 99% des appels sont des blagues »

D’un autre côté, on trouve ceux qui expriment leurs moqueries à l’égard des lois restrictives. Un centre d’appels a été créé en 2009 par le gouvernement pour traiter les abus sur Internet. Ce centre d’appels reçoit quotidiennement des appels par dizaines.
Mais beaucoup ont des motifs futiles.

« 99% des appels sont des blagues », a déclaré Nut Payongsri, un technicien dans la war room. M. Surachai, le chef de la war room déclare qu’il consulte souvent ses supérieurs pour obtenir des conseils. Il utilise un « spider », un programme spécialisé qui parcourt Internet à la recherche de contenus potentiellement offensants. Il consulte souvent une unité militaire spéciale attachée au palais du Roi pour se renseigner à propos de la véracité de certains posts Internet.
« Une fois que les hauts fonctionnaires décident de bloquer un cas, nous devons les suivre », précise M. Surachai.

A l’entrée de la war room, M. Surachai a placé une statue en bois d’un ancien guerrier chinois, qui brandit de façon menaçante une arme à mi-chemin entre le hachoir et l’épée.

La statue, qui représente Guan Yu, un personnage de l’épopée chinoise « L’histoire des Trois Royaumes », semble incarner l’esprit de la mission de M. Surachai, défenseur de la Monarchie. La figure symbolise la loyauté et l’honnêteté, explique M. Surachai. Cela pourrait tout aussi bien représenter un soldat pris entre les feux croisés d’une société en proie à des contradictions.

« Beaucoup de personnes refusent de faire ce travail » dit M. Surachai. « Que l’on ait raison ou tort – de toutes les façons – nous serons montrés du doigt. »

Article traduit de façon collaborative par des citoyens du monde entier.
Image CC: par spo0nman
Version originale: THOMAS FULLER/New York Times

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