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Un air de liberté en Malaisie? Restons sceptiques…

En Malaisie, l’annonce par le Premier ministre Najib Razak d’une série de réformes en faveur des droits de l’homme, laisse sceptique une partie de l’opposition et des intellectuels du pays, qui craignent une « entourloupe » à la veille d’élections anticipées.

Beaucoup de ceux qui vont lire ce commentaire vont m’accuser d’être inutilement cynique, et dire que je ne donne pas à César ce qui lui est dû. Ceux qui me connaissent mieux savent que je suis un optimiste dans l’âme. C’est pourquoi je veux dire à ceux qui se sont extasiés ce soir aux annonces du Premier ministre Najib Razak, d’être plus circonspects.

Sur le papier, l’annonce de Najib Razak d’abroger la Loi sur la sécurité intérieure de 1960 (mieux connue comme « ISA ») et celle moins connue sur le bannissement (1959) ; ainsi que de revoir certains articles de la Loi d’assignation à résidence de 1933, la Loi sur les imprimeries et les publications de 1984 et la Loi sur la police de 1967, devrait être applaudie et saluée par tous ceux qui préconisent un pays plus libre et plus démocratique.

Mais au lieu de réagir avec une joie et un optimisme écrasants, j’ai choisi de prendre un point de vue plus sceptique, et à mon humble avis plus réaliste, sur ces annonces. Et ce, pour trois raisons :

(I) L’expérience d’avoir nourri trop d’espoirs dans les promesses faites par le prédécesseur de Najib Razak, Abdullah Ahmad Badawi (Pak Lah), avant l’élection générale de 2004.

(II) Cette annonce de Najib Rzak n’est qu’une simple annonce, tant que les procédures législatives appropriées n’auront pas eu lieu.

(III) Rien dans le mandat de Premier ministre de Najib Rzak jusqu’ici ne m’a démontré qu’il est capable et disposé à prendre les mesures nécessaires à l’accroissement des droits humains fondamentaux dans notre pays.

Une litanie de promesses non tenues

Premièrement, Pak Lah et les promesses non tenues. Je me souviens encore de l’énorme sentiment d’optimisme que j’ai ressenti quand Pak Lah, qui était vice-Premier ministre et agissait alors comme un Premier ministre, a abordé les anciens Oxbridge en Juin 2003, en déplorant notre «malaise» dû à notre «mentalité du Tiers-Monde» au milieu de notre «infrastructure digne d’une grande puissance mondiale».

Je me souviens encore très vivement l’euphorie que j’ai ressentie quand il a annoncé, peu avant l’élection générale de 2004, que Kasitah Gaddam, ministre de la Terre et du Développement et Eric Chia, de l’entreprise Perwaja Steel, allaient être accusés de corruption.

Et bien sûr, « Travaillez avec moi, pas pour moi », ces mots seront gravés à jamais dans mon esprit.

Le résultat, comme nous le savons tous maintenant, a été une liste de promesses non tenues, laissée par notre ancien premier ministre.

Je me demande combien, parmi ceux qui ont été captivés par les promesses de Pak Lah, ont ressenti un pareil vertige à l’écoute des promesses faites par Najib plus tôt ce soir. Si vous répondez par l’affirmative, je vous conseille de jeter un regard sobre sur les résultats de Pak Lah en tant que Premier ministre. Et de revoir les promesses de Najib. J’espère que vous serez redescendu sur terre après cet exercice.

Deuxièmement, j’espère que vous vous souviendrez que l’annonce de Najib ne signifie pas que l’ISA a été aboli ce soir.

Le samedi, si vous êtes vu avec un T-shirt jaune Bersih 2.0 en face de Bukit Aman, distribuant des copies du petit livre rouge de Mao Zedong aux joggeurs qui sont réunis là, vous êtes toujours susceptible d’être arrêté par la police en vertu de la loi de l’ISA, celle-là même que Najib Razak a promis (souvenez-vous, c’est seulement une promesse) d’abolir plus tôt ce soir.

Nous devons encore passer par la procédure parlementaire appropriée afin d’abroger l’ISA et la Loi Bannissement et de modifier les articles de la Loi sur l’assignation à résidence, la Loi sur la presse et les publications (PPPA) et la Loi sur la police.

Lorsque l’ISA sera abrogée au parlement, nous devrons aussi examiner les deux nouvelles lois qui Najib a promis d’introduire à la place de l’ISA en vue de sauvegarder l’article 149 de la Constitution fédérale qui a trait à la législation contre la subversion, action préjudiciable à l’ordre public, etc.

Lorsque les actes seront modifiés, nous aurons besoin d’en examiner les détails afin de s’assurer qu’ils renforcent bien les droits humains fondamentaux dans notre pays. Par exemple, tandis que la modification de la PPPA supprimera la nécessité pour les journaux de renouveler leur license, les medias en ligne tels que Malaysiakini ou la Merdeka Review se verront-ils octroyer un droit d’impression?

En outre, est-ce que la Commission malaisienne des communications et du multimédia (MCMC) disposera d’un nouveau mandat (formel ou informel) pour permettre aux médias de discuter des questions politiquement sensibles avec une plus grande liberté?

Mais sûrement Najib est plus intelligent que Pak Lah…

À ce stade, je peux anticiper comment certains pourraient contrer mes arguments à ce jour. En réponse au premier point, beaucoup diraient que Najib n’est pas Pak Lah.

Le Premier ministre est une personne beaucoup plus intelligente, qui ne saurait faire les mêmes erreurs que Pak Lah. Il l’a montré, par exemple, en intégrant les « agents du changement » au sein de son gouvernement, en créant le NEAC (National Economic Advisory Council), Pemandu, Talentcorp et Teraju, au lieu de compter sur une petite équipe de personnes sans mandat institutionnel adéquat et un système de soutien.

En réponse au deuxième point, certains diront que Najib doit tenir ses promesses afin de reconquérir le soutien qu’il aurait perdu après la manifestation Bersih 2.0, selon un récent sondage de Merdeka Center, indiquant que sa notoriété est passée de 72% à 59% en Juin 2010.

Je voudrais répondre à ces contre-arguments avec ce point : rien dans la carrière politique de Najib Razak ou dans ses 29 mois de Premier ministre, ne m’a montré qu’il est capable de prendre des voix aux factions d’extrême droite et aux groupes qui seront sans aucun doute opposés à certains de ces changements législatifs.

Il n’a pas voulu écouter l’ONG Perkasa après l’annonce de la première partie du Nouveau modèle économique (NEM), qui proposait que les besoins de la tranche inférieure de 40% de la société soient priorisés. Perkasa avait critiqué la partie 1 du NEM, car elle ne prenait pas en compte la Nouvelle politique économique (NEP), non pas parce qu’elle préconisait la suppression ou une édulcoration de la NEP. Son taux de popularité se situait alors autour de 70 %.

Il n’a pas désiré prendre le leadership pour forcer la police à trouver un compromis avec le comité de Bersih 2.0, par exemple, en ouvrant le stade Merdeka, afin de permettre aux partisans de cette cause de se réunir pacifiquement.

Il peut avoir eu des doutes sur les tentatives du ministère de l’Intérieur de noircir certains passages d’un article de The Economist sur la manifestation Bersih 2.0, mais il n’a pas utilisé son poste de Premier ministre pour persuader le ministre de l’Intérieur qu’une telle action serait en fait contre-productive.

En fait, la proposition visant à modifier l’ISA était sur la table depuis le début de son mandat. Le fait que ces modifications pour passer de la détention de prisonniers politiques en général à la sécurité légitime contre des menaces terroristes aient pris tellement de temps alors qu’elles sont relativement simples, indique que le Premier ministre n’était pas disposé à entreprendre ces changements dans un premier temps.

L’introduction de deux nouvelles lois pour remplacer l’ISA est probablement une concession aux conservateurs au sein du ministère de l’Intérieur, de la police et de son propre parti.

Enfin, il est également possible que Najib Razak ne puisse introduire ces modifications législatives qu’après la prochaine élection générale, afin de retarder l’inévitable combat qu’elles engendrent. Et, si suffisamment de gens prennent au sérieux les promesses Najib, il peut obtenir la majorité parlementaire des deux tiers dont il a besoin afin d’éviter une éventuelle contestation politique de son adjoint, Muhyiddin Yassin.

Si Najib réussit, alors l’impulsion pour donner suite à ses promesses sera grandement diminuée, tout comme l’impulsion de Pak Lah pour lutter contre la corruption et réformer la fonction publique s’est évaporée après avoir acquis le contrôle du parlement à hauteur de 91%.

Comment peut-il convaincre les sceptiques?

La partie cynique en moi me dit que les conseillers les plus proches de Najib ont réagi aux conséquences négatives de Bersih 2.0 et qu’ils ont réussi à le convaincre qu’il s’agissait d’une étape nécessaire pour freiner l’érosion de sa popularité.

La partie cynique en moi me dit aussi que Najib est loin d’être un croyant engagé dans les droits fondamentaux et qu’il a des difficultés à faire face aux éléments conservateurs au sein de l’administration et de son propre parti. Ce qui me donne envie d’attendre jusqu’à ce que la législation appropriée soit adoptée et que l’encre soit séchée avant de sauter de joie.

Y-a-t-il quelques chances que Najib puisse convaincre ce sceptique de son sérieux en matière de protection des droits humains dans ce pays? Il y en a peut-être quelques-unes.

Tout d’abord, pour montrer sa sincérité, Najib devrait demander aux services du Procureur général d’abandonner toutes les accusations en cours contre ceux qui ont été arrêtés pour leurs activités au sein de Bersih 2.0.

Deuxièmement, Najib devrait faire preuve d’une certaine cohérence en insistant pour que la police et le ministère de l’Intérieur ne fassent pas double jeu quand il s’agit de manifestations publiques, et qu’elle ne permette donc pas à la Jeunesse de l’UMNO ou à d’autres groupes, de manifester devant l’ambassade américaine si les groupes défendant les droits humains ne sont pas autorisés à le faire en face de son propre bureau (ou de celui de l’ambassade de Chine, d’Irak ou d’ailleurs).

Troisièmement, je voudrais que l’on me donne un exemple concret où le Premier ministre aurait fait un pas en direction de la protection des droits de l’homme. Où par exemple, il aurait contre-dit une décision de la chaîne télévisée RTM d’annuler un programme politiquement sensible ou critiqué ouvertement une agence gouvernementale qui aurait pris une décision considérée par beaucoup comme préjudiciable à la protection des droits humains.

J’espère sincèrement que mon scepticisme se révélera faux. Je ne pense pas que la Malaisie devienne soudainement un phare pour les droits humains et les libertés civiles, juste en raison des annonces de Najib Razak.

Comme la plupart des choses et dans la plupart des cas, le changement vient habituellement lentement. Mais ce que je veux éviter, c’est la tentation de se surexciter à des perspectives qui ont été promises mais qui n’ont pas été tenues. Si ces promesses sont en effet tenues, je serais heureux de manger mon chapeau ou d’accepter une tarte dans le visage.

Jusque-là, je vais maintenir une saine dose de scepticisme.

Photo: DR.
La version originale de l’article, en anglais, sur le blog de Kian Ming Ong, Malaysians must know the truth

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