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Le Vénérable Loun Sovath

09/09/2011 by Chris Kelly in Censure, Politique

Le vénérable Loun Sovath est le seul religieux du Cambodge à s’investir ouvertement sur les questions qui fâchent le gouvernement. Il vit aujourd’hui caché, les pagodes de Phnom Penh et de Siem Reap ayant reçu l’ordre de ne plus l’héberger. Son crime? Lutter contre l’accaparement des terres des communautés paysannes, caméra au poing. Son portrait par Chris Kelly, réalisateur de <em> The Cause of progress.</em> 

J’ai rencontré le Vénérable Sovath Loun lors d’une conférence à Phnom Penh en août 2009. Il représentait des membres de sa communauté qui avaient été injustement emprisonnés à cause d’un litige foncier en cours qui avait vu plus de 175 familles d’agriculteurs chassées de leurs terres, et donc de leurs moyens de subsistance. Il a récité un poème, puis s’est exprimé avec éloquence et intelligence à la foule, sur les atteintes aux droits humains infligées à sa communauté.

Mais ce qui a attiré mon attention était de le voir filmer. Il filmait tout avec l’appareil photo de son téléphone. J’ai demandé à l’organisateur de me présenter à lui, et nous avons parlé brièvement, dans son mauvais anglais et mon mauvais Khmer, et nous nous sommes organisés pour nous revoir à Chi Kreng une semaine plus tard.

Quand je suis arrivé à Chi Kreng, il m’a fait faire le tour de sa pagode et visiter les différents bâtiments, tous couverts de magnifiques peintures illustrant l’histoire de Bouddha. Il m’a emmené à un temple en cours de construction, et a escaladé avec une agilité surprenante l’échafaudage qui menait jusqu’au toit et a tracé de mémoire l’ébauche d’une figure féminine. Les jeunes moines le regardaient alors qu’il continuait à dessiner et à me parler en même temps.

Artiste avant tout

Le Vénérable Sovath est d’abord et avant tout un artiste. Il voit le monde autour de lui et y répond par l’expression créative. La caméra est une extension de cette expression créative. Il m’explique le contexte du litige foncier. Le cas est extrêmement compliqué, sans doute l’un des plus compliqués et alambiqués du Cambodge. Un riche homme d’affaires avec de bons contacts, qui use de son influence et de la corruption pour voler la terre de familles qui la cultivaient depuis des générations . Mais c’est aussi sa réaction au différend qui a été importante pour moi. Il a choisi de faire un documentaire. Pourquoi un moine veut-il faire des films?

Il semblait évident qu’il voyait des liens très importants et très clairs entre les enseignements et les préceptes de Bouddha et les valeurs inhérentes à ce que nous appelons nos droits humains. Les similitudes sont frappantes, et comme un moine va prêcher les préceptes bouddhistes aux laïcs, de même le vénérable Sovath pouvait naturellement parler de droits humains. Alors que dans ses sermons, il pouvait prêcher et réciter de la poésie, il a choisi une forme d’art, purement visuelle, afin de communiquer ses idées sur les droits humains : le cinéma. Pourtant, ses films sont en eux-mêmes une sorte de poésie visuelle, imbriquant la narration, le chant, les voix off et la musique ; composés dans une forme lente, méditative et répétitive, qui ressemble à une prière visuelle, une fugue visuelle des idées bouddhistes et humanistes.

De Siem Reap à New-York

Quand je l’ai rencontré, il n’y avait pas d’ONG (autres que la Licadho) pour aider la communauté Chi Kreng ou même aider le Vénérable Sovath à sensibiliser la population. Il avait pris sur lui d’essayer de porter l’affaire à l’attention de la communauté internationale, afin d’aboutir à une résolution pacifique du conflit de la terre et d’obtenir la libération des détenus qui étaient emprisonnés sans jugement. Ainsi a commencé son voyage comme un défenseur des droits humains.

Pendant un an et demi, j’ai filmé le Vénérable Sovath lors de son voyage à travers le pays, à la rencontre d’autres communautés menacées d’expulsion forcée. Il leur offrait des conseils spirituels et moraux, ainsi que son soutien. Il a été interviewé par l’ONU pour la Journée des droits de l’homme, et cette année, il a été nominé pour le prix Martin Ennals des droits de l’homme. Avec l’ONG humanitaire Witness.org, il s’est ainsi récemment rendu à New York, où il a été récompensé pour son travail vidéo.

Grâce au plaidoyer inlassable du Vénérable Sovath, à ses discours profonds et inspirants, et surtout grâce à ses films, il a eu un énorme impact sur le paysage politique et religieux du pays. Tant et si bien qu’il a été menacé à plusieurs reprises d’être défroqué et emprisonné pour ses activités. Il a même été dit que le roi des moines lui-même, le patriarche suprême Tep Vong, a ressenti le besoin de réaffirmer les règles, créées en 2006, qui interdisent aux moines de s’engager dans tout type d’activité politique (pour faire taire les voix indésirables de la dissidence) en raison des « Vénérables activités ».Cependant, sans se laisser décourager par les menaces, il continue de plaider, pour offrir des conseils, et surtout, pour faire des films.

Le blog de Chris Kelly « The Cause of Progress »
La bande-annonce (et si vous voulez participer au financement du documentaire)
Copyright photo : Chris Kelly

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