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Chum Mei, le devoir de mémoire

Water Torture, de Vann Nath

Water Torture, de Vann Nath

Cambodge. Pas facile de demander à un survivant de raconter son histoire, mais ne pas le faire, c’est refuser de regarder la réalité en face. L’histoire de Chum Mei est de celles qui se livrent aujourd’hui dans les procès contre les Khmers rouges. Portrait d’un assoiffé de justice.

« Je m’appelle Chum Mei, je suis né en 1933 dans une famille de cultivateurs. Je suis orphelin depuis l’âge de 8 ans. J’ai six frères et deux sœurs ». Chum Mei est aussi le seul survivant de Tuol Sleng, plus connu sous le nom de S21[ref]Sous les Khmers rouges, S21 était le principal « bureau de la sécurité ». Dans ce centre de détention située au cœur de Phnom Penh, près de 17000 prisonniers ont été torturés, interrogés puis exécutés entre 1975 et 1979. Sept prisonniers seulement ont survécu.[/ref], à être encore en état de témoigner. Pas facile de lui demander de raconter son histoire. Mais ne pas le faire, c’est refuser de regarder la réalité.

Enfant, Chum Mei voulait être bonze. Son rêve ne se réalise pas. Il quitte Prey Veng, sa campagne natale, pour tenter sa chance à Phnom Penh où il apprend la mécanique. En 1966, devenu fonctionnaire des transports dans la province du Ratanakiri, il se marie avec Phcum Ben. « Les Khmers rouges menaient des « assauts de libération » et réquisitionnaient les personnes issues des minorités ethniques, raconte-t-il. Puis ils ont pris la province. En 1970, j’ai fui en avion avec ma femme et mes 3 enfants ». Environ 4000 personnes pourront partir… principalement des fonctionnaires. De retour dans la capitale, il refait sa vie et ouvre son propre garage. L’avenir est prometteur. Mais le 17 avril 1975, les Khmers rouges entrent dans Phnom Penh : « J’ai levé le drapeau blanc. Je pensais que la paix était revenue. Ils nous ont alors dit « Pères, frères, quittez Phnom Penh ! Les Américains vont nous bombarder » ». Comme tout le monde, Chum Mei et sa famille quittent la capitale, empruntant à pied la nationale 5, jonchée de cadavres. L’un de ses fils, malade, ne survivra pas au déplacement.

Je ne me suis pas constitué partie civile pour me venger mais pour obtenir une justice.

Lors de l’évacuation, il entend que les Khmers rouges cherchent un mécanicien. Il propose ses services et retourne ainsi à Phnom Penh. Le 28 octobre 1978, de nouveau, tout bascule. Des Khmers rouges lui demandent de les suivre pour réparer une voiture. Ils ne lui laissent pas prendre ses outils. Il comprend tout de suite que là où il va, il ne survivra pas. « Je leur ai demandé de prévenir ma famille. Ils m’ont répondu : « Angkar[ref]Angkar est le nom de l’organisation des Khmers rouges[/ref] va tout détruire, pas besoin ! » »

Chum Mei refait tous les gestes de son incarcération : les yeux bandés avec un krama, les pieds et les mains enchaînés, la notification de sa taille, la prise de photo, puis à nouveau les mains libres mais pas les pieds, l’oreille qui craque quand on la tire, les marches qui mènent à la cellule… Puis les interrogatoires : il est questionné sur son adhésion à la CIA et au KGB dont il n’a jamais entendu parler. Il avoue ce qu’il ne comprend pas et, comme beaucoup, lâche des noms, au hasard. Il aura les doigts cassés, les ongles des pieds et des mains arrachés. Sans oublier les décharges électriques : les yeux en feu, les « boum » dans la tête, jusqu’à la perte de connaissance.

Ce cauchemar a duré 12 jours et 12 nuits. Le 13e jour, en dépannant la machine dactylo, il se révèle soudainement utile au régime : il est épargné. En tout, il va rester 2 mois et 12 jours à S21.
« En sortant, j’ai retrouvé ma femme au centre de rééducation S24, où elle avait été transférée, enceinte, pour effectuer du travail forcé. Elle n’était pas seule : elle était avec notre bébé de 2 mois ! » La vie semble lui sourire à nouveau. Mais c’est oublier les horreurs de la guerre. Peu après leurs retrouvailles, son épouse et leur bébé sont exécutés par les Khmers rouges. Chum Mei s’enfuit. Pendant six jours, il va se terrer dans la forêt le jour, marcher de nuit, sans eau, se nourrissant de racines et de feuilles des arbres. Il finit par rencontrer un journaliste américain qui lui donne « 5 dollars et 12 paquets de Dunhill » et lui demande de raconter son histoire. Le travail de mémoire commence. Chum Mei prend conscience qu’il est l’un des rares survivants de cette tuerie.

« En 2007, j’ai entendu qu’il y avait ce procès et je me suis demandé comment y participer. J’ai toujours gardé espoir qu’il y ait une union du peuple pour la justice contre les Khmers rouges ». Il rencontre Thun Saray de l’ADHOC[ref]Thun Saray est le président de l’ADHOC, l’Association pour le développement et les droits de l’homme au Cambodge (adhoc-cambodia.org). [/ref] qui l’aide à monter le dossier pour se constituer partie civile.
A chaque fois que Chum Mei entend parler des tribunaux sur Radio Free Asia, il pleure. C’est aujourd’hui un homme en colère. « Le jugement de Douch[ref]Douch a dirigé le camp de détention S21.[/ref] est injuste. J’ai suivi les 77 jours d’audience. Il en a pris pour 35 ans, assortis de compensations qui diminuent sa peine à 19 ans ! Ce n’est pas un modèle de justice pour les générations futures. Il faut une condamnation à vie. Je ne me suis pas constitué partie civile pour me venger mais pour obtenir une justice ! »

Article paru dans Altermondes, juin 2011.

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