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Malaisie : Du clic aux urnes

internet Loin des projecteurs, la Malaisie a déjà fait sa « révolution 2.0 ». C’était en 2008. Ensemble, la société civile et les partis de l’opposition ont bravé la censure et les atteintes à la liberté d’expression. Grâce à Internet, ils ont même provoqué un véritable « tsunami politique ». Un modèle à suivre pour les pays émergents?

La Malaisie n’a pas attendu le monde arabe pour faire sa « révolution 2.0 ». Avec une différence de taille, la bataille ne se joue pas dans la rue, mais dans les urnes. Avec un taux de croissance de 6%, le parti au pouvoir depuis 1969, l’UMNO, pensait acheter sa paix sociale. Mais en 1997, le simulacre de procès pour sodomie d’Anwar Ibrahim, leader de l’opposition politique, a été la provocation de trop. En réaction, le sentiment d’indignation qui s’est élevé dans la population a rassemblé une large coalition, de la société civile aux partis politiques. Via les blogs et les réseaux sociaux, les partisans de ce mouvement ont diffusé leurs messages, appelé les internautes à manifester, tissé un réseau politique.

Dans ce pays où seuls les journaux pro-gouvernementaux sont autorisés, Internet est ainsi devenu, à la fin des années 90, un espace alternatif d’expression et de débat. A la différence de la Chine, il n’existe pas de filtrage automatique en Malaisie, mais harcèlements de personnalités des médias indépendants et de blogueurs s’y multiplient. Le gouvernement fait appel à des internautes qui « surveillent les blogs jugés néfastes à la sécurité nationale ». Concrètement, ces derniers laissent des commentaires répréhensibles afin que l’hébergeur soit condamné ou bien diffusent des infos pro-gouvernementales sur les blogs de l’opposition. Leur but ? fatiguer les blogueurs à long terme. Nathaniel Tan, 30 ans, blogueur, a ainsi été arrêté en 2007. Son crime ? Avoir relayé une information sur la corruption d’un homme politique et n’avoir pas modéré un commentaire anonyme sur son blog. Verdict : 4 jours de prison sans assistance légale et sans qu’aucune charge ne soit retenue contre lui. « Les premiers jours, je ne savais même pas pourquoi j’étais arrêté. Après, j’ai compris que la police croyait que j’avais sorti l’affaire. C’est dire à quel point elle ignore le fonctionnement d’Internet !  ».

La blogosphère, un 5e pouvoir ?

« La Malaisie est l’un des pays les plus actifs sur les blogs et les réseaux sociaux, dans une région déjà très active. Ils sont devenus trop nombreux pour pouvoir être contrôlés, ce qui crée un rapport de forces sur le Web », explique Claire Ulrich, représentante en France de Global Voices Online, une plateforme internationale de blogueurs. Dans la blogosphère malaisienne, plus de 2 000 blogs seraient ainsi à caractère social et politique (soit 6%)*. De grandes figures de l’opposition sont nées sur le Net et une poignée de blogueurs renommés ont été élus au parlement fédéral. Le gouvernement l’a bien compris et il comble aujourd’hui son retard sur les sites et les réseaux sociaux, comme Facebook ou Twitter.

La guerre se joue également entre medias interposés : au parti au pouvoir la presse traditionnelle, à l’opposition les médias indépendants en ligne. Malaysiakini, le premier webzine commercial lancé en 1999 par des journalistes qui n’avaient pas obtenu l’autorisation de créer un magazine, annonce ainsi près de 50 000 visites par jour, pour 3 millions de pages vues/mois. Entièrement payant, il a plus d’audience que les journaux de la presse écrite. La rédaction a même créé un centre de formation de « journaliste citoyen ». Car l’impact des blogueurs sur la société est bien réel : « Ils ne sont pas organisés mais, avec les medias indépendants, ils font redescendre sur terre les politiciens. La multiplication de commentaires et de critiques a fini par créer un sens commun, ce qui leur confère un certain pouvoir. Aujourd’hui la société demande des comptes sur Internet, le gouvernement ne peut plus les ignorer », explique Anil Netto, blogueur et journaliste. Le gouvernement a ainsi dû renoncer à construire un nouveau gratte-ciel, plus haut que les Petronas, qui aurait coûté 1,5 milliard de ringgits (350 millions d’euros) au pays car une pétition en ligne avait recueilli 200 000 signatures en moins d’un mois sur Facebook.

Un phénomène urbain

Avec un taux de pénétration du haut-débit de 67% dans les zones urbaines, Internet a permis à l’opposition de toucher un électorat jeune et urbain. Toutefois, Anil Netto souligne qu’il reste à convaincre celui des zones rurales : « les blogs sont surtout écrits et consultés par les classes urbaines favorisées. Ce qui explique que les débats tournent plus autour des droits de l’homme que des difficultés à se nourrir ou des bas salaires. Sur les blogs, il manque la voix des migrants (10% de la population), ou celle des ruraux. Les blogueurs et les medias indépendants ont certes cassé le monopole de l’information, mais il reste à construire une alternative sur les sujets sensibles, comme l’intolérance raciale et religieuse. »

La révolution par les urnes n’est donc pas encore gagnée : la démocratie s’apprend avec l’exercice du pouvoir. C’est ce dont témoigne Raja Petra Kamarudin, fondateur du site Malaysia Today. Il a créé un mouvement de défense des libertés civiles (le MCLM) « Les politiciens font des promesses pour avoir vos votes, qu’ils s’empressent d’oublier une fois au pouvoir. Il faut sans cesse les leur rappeler. » Le mouvement a créé son propre « programme », sur lequel il demande aux candidats de s’engager avant les élections. En attendant, le gouvernement intensifie la pression : le pays a encore perdu 10 places au baromètre sur la liberté de la presse.

Source : Altermondes, juin 2011.

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